Trois étapes du parcours d’un jeune garçon vers l’affirmation de son identité. Un somptueux mélodrame, pudique, sensible et profondément politique, qui marque la naissance d’un cinéaste important.


Personne ne l’avait vu venir. Pourtant, depuis sa présentation aux derniers festivals de Telluride et de Toronto en septembre, Moonlight est un véritable phénomène comme seul le cinéma indépendant américain peut en produire. Encensé à juste titre par la critique, récompensé aux Golden Globes, soutenu par une Amérique traumatisée par le résultat de la dernière élection présidentielle et le départ de Barack Obama, ce récit d’une enfance chaotique dans les quartiers noirs de Miami arrive à point nommé. Pourquoi? Parce qu’il ose un cinéma politique et pourtant ultra stylisé, social et néanmoins universel, qui bouscule les préjugés et place la sensibilité et l’émotion au centre de tout. Divisé en trois chapitres marqués par de fortes ellipses dramatiques, le film suit le parcours de Chiron, jeune gay afro-américain des quartiers pauvres, vers une forme de paix intérieure, un cessez-le-feu intime qui met le spectateur K.O. Adapté d’une pièce de théâtre autobiographique, le film formule ainsi avec beaucoup de subtilité et de pudeur une quête effrénée et chaotique vers la douceur. À hauteur d’enfant, d’adolescent puis d’homme, Barry Jenkins filme l’Amérique des déclassés en leur donnant une dimension romanesque, quasi mythologique, qui transcende la violence sociale. Moonlight est un conte de fée réaliste où les bonnes fées sont des trafiquants (merveilleux Mahershala Ali, très émouvant), les sorcières, des mères fracassées et trop aimantes, et où le baiser tant attendu pourrait bien effectivement libérer le héros de son sommeil. Empruntant son romantisme et sa mise en scène ultra sensorielle au cinéma formaliste asiatique du début des années 1990 (Wong Kar-wai, Hou Hsiao-hsien), Jenkins ose dépasser le misérabilisme attendu de son sujet pour mieux formuler une œuvre composite, complexe, qui bouleverse autant par la puissance de son récit que par le tour de force politique qu’elle opère et les barrières idéologiques qu’elle fait tomber. Un film profondément beau et intelligent, baigné d’une grâce folle.


Moonlight
de Barry Jenkins Mars (1h51)
Sortie le 1er février