La rédac vous livre sa sélection pour la semaine du 26 avril 2017.


NOMA AU JAPON

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Sur les traces du chef étoilé du Noma, qui a mis entre parenthèses son restaurant de Copenhague pour ouvrir une résidence à Tokyo pendant deux mois, ce documentaire saisit à feu vif l’effervescence créatrice de la brigade du « meilleur restaurant du monde ». En 2015, René Redzepi et son équipe ont eu quelques semaines pour créer un menu de quatorze plats en harmonie avec une culture culinaire inconnue et à la hauteur de leur réputation. Dans une mise en scène appliquée, le réalisateur décline les codes du docu food avec efficacité : alternance d’interviews posées en plan américain et de séquences « course contre la montre », musique grave, plans léchés sur les recettes en préparation – pas forcément alléchants, à base de plumage de canard ou de capture de tortue aux allures de prise de judo. Comme dans les comédies romantiques, on connaît la fin, mais on se délecte quand même. D’ailleurs, ce n’est pas le résultat qui intéresse le réalisateur, mais le processus créatif. Si la cueillette de champignons en forêt ou la visite de l’impressionnant marché aux poissons de Tokyo offrent des échappées réjouissantes, les réunions d’équipe pour composer le menu sont assez stressantes – mais passionnantes. Avec Redzepi, on ne triche pas, et trouver la bonne formule relève de l’énigme existentielle. Visionnaire, le chef danois guide ses cuisiniers comme un vieux sage, les poussant dans leurs retranchements avec des questionnements quasi métaphysiques : s’ils ne sont pas là pour faire ce qu’ils savent faire à Copenhague, s’ils ne sont pas là pour faire ce que les chefs japonais peuvent faire mieux qu’eux (il faut trente ans pour savoir découper un poisson !), pourquoi sont-ils là ? Le génie ne tombe pas du ciel, mais il finit assurément dans les assiettes du Noma. Julien Dokhan

AURORE

aurore

Sous ses airs de comédie romantique fleur bleue, Aurore est en fait un pertinent précis de féminisme appliqué. Alors que l’horloge biologique d’Aurore (Agnès Jaoui, parfaite) sonne l’heure de la ménopause, cette sémillante quinquagénaire subit une série de chocs : elle perd son emploi, recroise un amour de jeunesse et apprend qu’elle va être grand-mère. S’il n’évite pas quelques scènes caricaturales (comme quand la meilleure amie de l’héroïne humilie publiquement un inconnu parce qu’il sort avec une femme plus jeune que lui), le film dans son ensemble manie adroitement les outils et les réflexions féministes, notamment à travers un riche dialogue entre les générations. Aurore essaye, par exemple, de comprendre pourquoi, malgré les valeurs qu’elle leur a transmises, ses filles rêvent d’une vie de femme au foyer; plus tard, une vieille dame lui explique, discours de Françoise Héritier à l’appui, que la vie d’une femme est loin de s’arrêter à la ménopause. Blandine Lenoir dose savamment légèreté et émotion, discours et passage à l’acte, pour brosser un portrait complexe de sa fière héroïne. Timé Zoppé

MISTER UNIVERSO

MISTER-UNIVERSO

Troisième incursion dans le monde baroque des artistes de cirque pour Tizza Covi et Rainer Frimmel, dans la même veine documentaire que leurs deux fictions précédentes (La pivellina, 2010 ; L’Éclat du jour, 2014). La grâce est intacte. Adolescent aperçu dans La pivellina, Tairo a bien grandi. Il est désormais dompteur de fauves dans un cirque itinérant en Italie et joue ici son propre rôle. Désemparé à l’idée d’avoir perdu son fer à cheval porte-bonheur, il part à la recherche de l’homme qui le lui avait plié et offert il y a longtemps: Arthur Robin, ancien bodybuilder, aujourd’hui âgé de 89 ans, mythe et garant des escapades oniriques du récit. Cette quête étrange est en fait un élément constitutif du scénario, donc fictif. Mais comment démêler le vrai du faux quand tout paraît si vraisemblable et fluide, chaque scène ayant été tournée en trois prises maximum par souci de naturel? La caméra offre d’ailleurs le point de vue des coulisses (soin des animaux, préparation) plutôt que du spectacle. Comme pour nous signifier que ce monde-là n’a nul besoin d’être saupoudré d’actions fantaisistes pour révéler toute sa magie. Olivier Marlas

ADIEU MANDALAY

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Le film du Taïwanais Midi Z raconte le timide rapprochement, autant que le désenchantement, de deux Birmans passés clandestinement en Thaïlande pour échapper à la pauvreté. Dans un silence étrange, plusieurs personnes glissent furtivement d’une rive à l’autre d’un fleuve, le Salouen, dont une petite partie marque la frontière birmano-thaïlandaise. Se déraciner contre son gré, c’est un peu comme traverser le Styx, semble suggérer le gracieux et mystérieux plan-séquence d’ouverture d’Adieu Mandalay. Cette atmosphère à la fois onirique et tendue donne son ton au film, dont le récit est pris en étau entre l’amitié amoureuse entre ses deux héros, qui se rencontrent lors de leur périple migratoire, et leur mal du pays, accentué par les désillusions qui s’accumulent une fois installés en Thaïlande. S’ils y trouvent une communauté soudée de clandestins, obtenir des papiers et un travail qui soit un minimum lucratif et sans danger relève en effet du chemin de croix. Jamais sirupeux ni pathétique, le film tient vaillamment en équilibre au-dessus des ornières tout en gardant les pieds sur terre. Timé Zoppé