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Microscope: Un reflet qui palpite dans « Jeanne Dielman. 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles » de Chantal Akerman

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Comme le diable, le cinéma se loge dans les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : chaque mois, de film en film, nous partons en quête de ces événements minuscules qui sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion du spectateur. Ce mois-ci : un reflet qui palpite dans Jeanne Dielman. 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman.

Jeanne ouvre la nappe de toile cirée, qui était pliée en huit et dont elle ne recouvre que la moitié de la table parce qu’ils ne seront que deux à manger, ce soir comme tous les autres, Jeanne et son fils, qui va rentrer bientôt et qui ne retirera pas la nappe quand il faudra, le repas fini, relire pour le lycée des vers de Baudelaire. Quand Jeanne est entrée dans la salle à manger, il faisait noir, elle a posé la nappe avant d’allumer. Mais pas tout à fait noir : sur le mur une lumière clignotait de haut en bas, bleue, faible et régulière, venue du dehors et d’un probable néon, qui persiste en reflet sur la vitrine où dorment un chien de porcelaine et un plateau en laiton, après que Jeanne a actionné l’interrupteur.

Quand le fils arrive, un autre plan, un autre axe, montre la fenêtre où le néon gonfle de couleur le rideau blanc, comme la voile d’un bateau. Et d’ailleurs pendant le repas, le reflet continue de battre sur la vitrine comme l’écho d’un phare lointain, comme si la salle à manger était, moins qu’une salle à manger, la cabine d’un chaland perdu dans une mer noire. Ou alors : une île. Une île proche des côtes mais coupée du monde. L’appartement de Jeanne est une île. Jeanne est une île. Jeanne est l’appartement. Sur la vitrine, le reflet est celui du dehors tout entier, qui reste un mystère tant les rares sorties de Jeanne ne sont, d’un commerce à l’autre, que le prolongement de sa vie domestique, et même le café que chaque jour elle va boire seule et qui est son unique loisir. Le vrai dehors, celui où d’autres vies palpitent, où d’autres histoires se nouent, ne sera pas vu, pas même par la fenêtre d’où, chez Akerman, on aime regarder le monde.

Dans les films d’Akerman, le dehors est toujours un océan; le flux des voitures est une houle, les fenêtres sont des hublots. Jeanne Dielman, pourtant resté à quai (quai du Commerce, no 23, 1080 Bruxelles) est un long voyage en mer. Mais est-ce bien l’extérieur, est-ce bien le monde, au fond, qui respire en bleu sur la vitrine et sur le mur? En tout cas, c’est une respiration: c’est vivant. Et c’est vivant parce qu’on l’entend: à voir le clignotement muet, on entend comme un battement de cœur, rapide.

Les films d’Akerman font de chaque décor un potentiel orchestre, tous sont des comédies musicales, sur une partition de musique concrète: il n’y a pas un mot prononcé ici, pendant toute la scène du dîner, seulement le bruit des pas quand il faut retourner à la cuisine, le cliquetis des cuillères dans les assiettes de soupe. Alors à force de le voir battre dans ce presque silence, le pouls bleu sur la vitrine finit par donner l’impression d’être entendu. Et si c’était Jeanne, le battement de son cœur, inaudible ailleurs tant la vie domestique a bu en elle toute trace de vie? Et si, plutôt qu’un phare, plutôt qu’un battement de cœur, le bleu qui martèle était un cri, le cri intérieur de Jeanne, étouffé dans les murs étanches de son quotidien? Quand, à l’autre bout du film, l’émotion sera sortie de Jeanne sous la forme d’un coup de ciseaux, il n’y aura plus que Jeanne dans la salle à manger, son reflet sur le bois vernis de la table, et derrière, dans la pénombre, le battement de cœur du néon substitué pour de bon à son corps éteint.

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