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MICROSCOPE: Un décor trop grand dans « Fast Times at Ridgemont High »

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Comme le diable, le cinéma se loge dans les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : chaque mois, de film en film, nous partons en quête de ces événements minuscules qui sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion du spectateur. Ce mois-ci : un décor trop grand ou des adultes trop petits, dans Fast Times at Ridgemont High d’Amy Heckerling.

Mark, encore tremblant d’avoir pris à deux mains son maigre courage, n’en était pas revenu: non seulement Stacy n’avait pas dit non, mais plutôt que dire oui elle avait demandé un stylo pour donner sans délai son numéro. Mark a des airs de Woody Allen jeune, il est celui qui, dans les films dédiés à son âge, n’ose pas demander leur numéro aux filles. Stacy a les joues roses et dans les yeux un redoutable mélange de réserve et de fièvre: elle a donné son numéro tout de suite parce qu’elle n’attendait que ça, qu’un garçon le lui demande enfin. Alors dans le restaurant (mal) choisi par Mark, ni l’un ni l’autre n’en mène très large, chahuté de l’intérieur à la fois par l’excitation et par le trac. C’est un premier rendez-vous : c’est un miracle et une catastrophe, ça a un goût de Noël et en même temps d’heure de colle. C’est un premier pas dans l’âge adulte et ça vous renvoie dans les cordes de l’enfance, moustaches de lait et larmes prêtes à dévaler les joues.

Pour dire ça, dans cette belle scène de premier rendez-vous, il y a le sourire crispé de Brian Backer qui joue Mark (qu’est-il devenu?) et les yeux vagues de Jennifer Jason Leigh qui joue Stacy (et qui restera une actrice géniale quoique trop rare). Mais il y a aussi, il y a surtout, ce détail extraordinaire: des fauteuils immenses à l’assise trop basse, au fond de quoi les tourtereaux s’enfoncent comme à l’âge de leurs premières dents. Quelques scènes plus tôt, quand Mark faisait sa demande, il y avait déjà un détail du même genre, cocasse et révélateur : chacun portait un nœud papillon, si bien qu’on aurait cru un entretien d’embauche dans une maison de poupée.

Pour elle, un nœud rouge et trop grand, ou trop petit pour une lavallière, pendouillant sur son chemisier rayé à manches ballon: elle ressemblait à Minnie Mouse. Pour lui, nœud noir minuscule sur chemise blanche raide d’amidon. C’est que la demande s’est faite au centre commercial, où tous les deux travaillent quand ils ne vont pas au lycée: elle, à la caisse d’un diner, lui à l’entrée d’un cinéma.

Que la moitié du film se joue là, dans ce mall où les élèves de Ridgemont High apprennent la vie d’adulte dans des petits boulots ingrats, est la plus belle idée du film. Parce que rien ne pouvait dire mieux ce que l’histoire entière du teen movie s’est efforcée d’éclairer, avec son canevas invariable toujours conclu sur une fête dansante et trop endimanchée: qu’on entre dans l’âge adulte par la porte d’un bal masqué, maladroitement déguisé dans l’uniforme de la maturité. Si Fast Times at Ridgemont High reste probablement le plus beau, c’est que, daté de 1982, le film respire encore loin de la chape puritaine où fleuriront les films de John Hughes et plus tard Judd Apatow, il sent encore l’humeur licencieuse et gaie du cinéma d’exploitation. Mais ses doux airs de porno soft ne le privent pas de cette merveilleuse justesse burlesque des fauteuils trop grands et de la table aux épaules, revenus peut-être du Brats de Laurel et Hardy, et qui font voir la vie d’adulte dans des yeux de Lilliputiens anxieux.

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