Dans son précédent long métrage, Les Bien-Aimés, il suivait plusieurs destins sur une période allant des années 1960 à 2000. En adaptant Les Métamorphoses d’Ovide, Christophe Honoré fait un grand écart temporel encore plus prononcé et transpose les mythes gréco-romains dans l’époque contemporaine. À la sortie du lycée, une Europe d’origine algérienne se laisse séduire par un Jupiter camionneur. Dans des terrains vagues, elle rencontre un monde inconnu : celui des dieux et de l’hédonisme. Rencontre avec un cinéaste curieux de son époque.


Quand avez-vous lu pour la première fois Les Métamorphoses d’Ovide ?
J’en ai lu des extraits en cours de latin, en quatrième. C’est composé de quinze livres, donc peu de gens les lisent en entier. J’ai toujours aimé les mythes grecs, et, racontés par un poète latin comme Ovide, ça leur donne une grande richesse d’expression. Il passe par plein de genres différents. Ça peut être élégiaque, grotesque, comique, poétique, certains textes sont presque politiques. C’est une œuvre infinie, on s’y perd.

Comment s’est fait le travail de sélection des mythes ?
J’ai enlevé tout ce qui se trouvait aussi dans L’Iliade et l’Odyssée et tout ce qui concerne la création du monde. Ensuite, je me suis principalement basé sur des histoires de désir et d’amour entre des dieux et des mortels, qui sont d’ailleurs surtout des histoires d’abus sexuel. Dans le scénario, il y avait beaucoup plus de mythes, mais je ne voulais pas faire un manuel d’histoire. Il a donc fallu se séparer de certaines parties. Mais c’est impossible qu’il n’y ait pas des rivalités entre celles qui restent. Les spectateurs ont forcément leurs préférences, c’est ça qui rend le film vivant. Il se métamorphose sans cesse.

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Dans presque tous les mythes que vous avez choisis, les personnages sont métamorphosés contre leur gré. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette notion de punition ?
Je ne sais pas si c’est de l’ordre de la punition. Ce qui est beau avec les dieux, c’est que l’échange sexuel est le lieu de la connaissance et de la révélation, notamment pour Europe. Le rapport qu’elle a avec Jupiter relève d’un premier amour. Au début, elle est attirée par lui mais le pense mythomane. Son trajet dans le film est celui d’une révélation, elle trouve une place dans l’univers. La rencontre avec les dieux grecs, donc avec son passé, la libère de son présent, qui semble lui imposer une vie toute tracée de jeune fille française d’aujourd’hui, d’origine algérienne, avec un père autoritaire et conventionnel, un lycée dans lequel elle n’a pas d’intérêt. Elle devient soudain témoin et actrice d’histoires insensées, mais comme elle est prête à croire, ça lui donne une liberté nouvelle.

Pour vous, quel sens y a-t-il à reprendre ces mythes au cinéma aujourd’hui ?
Il y a toujours eu des époques de renaissance de la mythologie grecque en littérature, un peu moins au cinéma. Avec Métamorphoses, c’est très frontal. C’était l’envie de rendre à une jeunesse française d’aujourd’hui, plutôt métissée, une culture qui est devenue élitiste, liée à l’école. Je cherchais à savoir si cet héritage pouvait être aussi important pour une jeunesse actuelle que celui de la pop culture américaine, ou de la religion, qu’elle soit musulmane ou catholique. Je voulais voir ce qui reste des dieux grecs de nos jours.

En 2008, Nicolas Sarkozy avait moqué La Princesse de Clèves. En réaction, vous étiez parti de ce livre pour réaliser La Belle Personne. Est-ce qu’un événement précis a déclenché l’envie d’adapter Les Métamorphoses ?
Je n’avais pas d’idées préconçues avant de démarrer le film. J’avais seulement ce mot, « Europe ». Europe enlevée par un dieu grec. La place de la Grèce en Europe, le discours qu’on tient autour de la dette… J’ai l’impression qu’on est plutôt redevable à ce pays. Je parle surtout en tant que cinéaste et écrivain, puisque toute la fiction est dans la mythologie grecque. Par rapport à Europe, je voulais qu’elle soit la spectatrice d’histoires qu’elle ne connaissait pas, mais dont elle est curieuse. C’est une Europe qui est prête à croire à son passé grec.

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Pourquoi avoir en plus choisi d’ancrer le récit dans une banlieue française ?
Je viens de Bretagne, je connais mal la Méditerranée. Il fallait que je descende dans le sud, mais je voulais éviter la mer. Je trouvais que c’était facilement poétique de filmer des longs travellings le long des plages, les oliviers… Ensuite, je me suis posé des questions simples, comme « où les dieux choisiraient-ils d’apparaître aujourd’hui ? » J’ai pensé à toutes les zones périurbaines qu’on ne filme pas beaucoup, autour des rocades. Ce lieu où la nature reprend ses droits, mais où on est encore dans la ville. Je me disais que ce pouvait être le domaine des dieux, que c’était un endroit où ils pouvaient se balader tout nus et croiser des mortelles qui avaient une beauté d’aujourd’hui. J’aimais bien cette idée d’aller traquer une beauté irrésistible dans des endroits qu’a priori on va toujours filmer pour leur contenu sociologique, mais jamais pour leur esthétique.

On entend souvent le bruit de la circulation, même lors des plans sur la nature.
C’était l’idée qu’on ne soit jamais vraiment installés. Pour mon ingénieur du son et la régie, c’était l’enfer, c’était toujours des endroits inconfortables. Il y a très peu d’intérieurs, on changeait de lieu tous les jours. Mais je voulais qu’ils soient tout le temps menacés par une civilisation, qu’on ne soit jamais imperméables au monde d’aujourd’hui.

Les scènes dans la nature évoquent la peinture. Comment les avez-vous pensées ?
Quand on filme la nature, il y a peu de lignes auxquelles se raccrocher. On en vient à faire des compositions qui sont un peu picturales. Avant, j’avais peur de faire des plans qui pèsent, je ne me le serais pas permis. Mais chez Ovide il y a une infinie variété de styles. J’espère que le film a une grande impureté à ce niveau-là. On peut se retrouver avec de la musique classique, puis pop, mélanger les types de corps, des comédiens avec des amateurs. Je souhaitais que le film soit toujours inattendu pour le spectateur. Je l’ai tout de même divisé en trois parties, parce que je me suis dit qu’il fallait les accompagner un peu.

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Vous ne recherchiez pas du tout la cohésion ?
Il y a le personnage d’Europe, qui est comme l’auditrice idéale de ces histoires. J’espère aussi que des systèmes de correspondances et d’échos souterrains dans le film le stabilisent. Je tiens vraiment à ce que quelqu’un qui ne connaîtrait rien à la mythologie grecque ne soit pas perdu. Je ne veux pas que ce soit une espèce d’objet culturel pour les personnes qui en ont déjà une idée. Par exemple, les gens connaissent Orphée, mais peut-être pas la partie que je mets en scène. L’Orphée prophète, presque chef de secte. Ça m’a amusé de retarder le moment où il est aux Enfers, après qu’on l’a vu proférer des choses assez désagréables dans une cité.

Le premier mythe exposé est celui d’Actéon. Qu’est-ce qui vous a poussé à imaginer Diane en femme transgenre ?
Je voulais mettre les gens dans le bain dès la première métamorphose. Comme le film a un caractère fantastique, c’est toujours compliqué de l’inscrire dans quelque chose de très réel. Il fallait dire que le réel d’aujourd’hui réservait aussi du fantastique, mais dans une forme simple, humaine, incarnée. Samantha Avrillaud, qui joue Diane, a quelque chose de fantastique dans son corps, dans ce qu’elle en a fait. Je me suis demandé comment j’allais représenter ces dieux : grandes barbes blanches et toges ? Dans la mythologie grecque, ils ont l’apparence des mortels. Mais j’ai choisi des acteurs avec une particularité : Samantha a fait ce travail sur son corps, Jupiter a une voix qui semble flotter autour de lui, Mercure est joué par un comédien turc qui parle à peine français. Bacchus est le dieu le plus proche de nous, le plus nietzschéen : il est comme un homme raté.

Après le casting impressionnant des Biens-Aimés, pourquoi avoir choisi des inconnus pour ce film ?
J’aime travailler avec la mythologie des acteurs connus, dans la continuité de ce qu’ils proposent dans les films des autres. Après Les Biens-Aimés, je me suis demandé ce qu’allait être l’étape suivante. Il y avait d’abord l’envie de filmer des inconnus. J’ai fait en partie du casting sauvage, j’interpellais les gens dans la rue. Je ne voulais pas non plus les transformer en comédiens, mais respecter leur étrangeté, leurs voix bizarres. Ils sont mystérieux et indécis sur leurs intentions de jeu. Comme, en plus, ce sont des textes étranges pour eux, j’aime bien le décalage que ça crée. C’est un film très peuplé, il y a beaucoup de monde, mais je trouve ça très agréable de voir des nouveaux visages.