L’ogre est de retour : Abdellatif Kechiche remet les pendules du cinéma français à l’heure en signant une œuvre somme, épurée, radicale, dont on sort aussi lessivé qu’ébloui.


Depuis L’Esquive en 2004, rien ne semble pouvoir égratigner la toute-puissance d’Abdellatif Kechiche. Rien : ni les polémiques sur son tempérament exécrable sur les tournages, ni les litiges entre le cinéaste et ses différents partenaires financiers – prévu pour constituer un seul film, Mektoub My Love se verra en effet décliné en deux épisodes de près de trois heures, au grand dam de certains investisseurs. Avant 
de découvrir ce nouveau film, l’interrogation était pourtant sur toutes les lèvres : et si Kechiche avait eu, cette fois-ci, les yeux vraiment plus gros que le ventre ? Il faut dire que Mektoub My Love est une œuvre absolument pantagruélique, sans retenue ni modération. L’auteur de La Graine et le Mulet semble ainsi prendre un malin plaisir à régler tous les potentiomètres de son cinéma au maximum : au mitan des années 1990, on y suit l’été agité de désirs d’une petite ville balnéaire d’Occitanie où se mêlent commerçants au travail, touristes en vacances, jeunesse locale et anciens habitants de passage. Dans un tourbillon ininterrompu de bavardages, de drague, de baignades et de fêtes, Kechiche capte et amplifie jusqu’à l’effervescence les interactions entre ces corps de tous âges, de tous sexes et de tous tempéraments.

Gorgé d’amour et de cruauté envers ses personnages (aucun autre film à ce jour n’aura donné une telle incarnation à l’expression « dévorer du regard »), Mektoub My Love enchaîne avec une virtuosité prodigieuse les morceaux de bravoure naturalistes (une soirée en discothèque étirée jusqu’à la limite du possible, la naissance d’un agneau en temps réel devant le regard d’un photographe), abandonnant toute idée de récit ou de narration pour plonger le spectateur dans une étourdissante expérience de sidération behavioriste. Allégé de son habituelle pesanteur sociétale (la lutte des classes sans cesse relancée et commentée dans La Graine et le Mulet ou dans La Vie d’Adèle), ce cinéma s’élève dès lors vers une quête d’absolu, d’abstraction, de plénitude, qui permet à ce « chant un » de s’installer d’emblée haut, très haut dans le ciel du cinéma français, quelque part entre La Règle du jeu de Jean Renoir et Mes petites amoureuses de Jean Eustache.


d’Abdellatif Kechiche
Pathé (2 h 55)
Sortie le 21 mars