Il y a, dans les yeux de Mathieu Amalric, une lueur étrange. Le regard toujours grand ouvert, comme s’il scrutait quelque chose d’invisible et de précieux, l’acteur-réalisateur évoque avec nous le mystère de son Barbara, sublime film gigogne où se mêlent le fantôme de son histoire d’amour avec Jeanne Balibar et le spectre de la Dame en noir. Un biopic réinventé par l’intime, sur lequel flotte un doux parfum de fantastique. Entretien spiritisme avec le cinéaste.


Barbara n’est pas tout à fait un biopic…
Je ne sais pas faire un biopic. Ce n’est pas mon cinéma. Je crois que j’ai tout de suite compris que, si Barbara était mon sujet, c’était son essence qui m’intéressait, sa présence, son aura, plus que le déroulé de sa vie. Au départ, ce n’était pas mon projet. Ce sont deux amoureux de Barbara, le cinéaste Pierre Léon et son scénariste, Renaud Legrand, qui ont fantasmé ce film pendant huit ans. Ils n’y arrivaient pas. Jeanne Balibar était déjà investie dans le projet. Un soir, à dîner, peut-être parce qu’ils connaissaient mon histoire avec Jeanne, ils m’ont dit : « Tu ne veux pas essayer, toi ? » Contrairement à eux, je n’avais pas ce rapport fétichiste et hyper sensible à Barbara. Je ne l’ai jamais vue sur scène, je n’écoutais pas ses chansons. Mais je réentendais sa voix dans mes souvenirs d’enfance, quand mes parents l’écoutaient sur des cassettes. J’avais des sensations de berceuse, cette chaloupe qui vous attrape, inimitable. Et, justement, c’est inimitable, alors pourquoi vouloir en faire un film? C’est ça qui m’a plu. Le cinéma, c’est fait pour jouer, pour «essayer des trucs », comme disait Alain Resnais. J’ai beaucoup pensé à lui. Son fantôme m’a donné du courage…

Vous utilisez le dispositif du film dans le film : Jeanne Balibar joue une actrice à qui on confie le rôle de Barbara. Pourquoi ?
Tout est parti de Jeanne. Sans elle, je n’aurais pas voulu filmer. Au siècle dernier, nous avons fait beaucoup de films ensemble. Dix-sept ans depuis Le Stade de Wimbledon [qu’il a réalisé en 2001, ndlr]… Nous avions une histoire, quelque chose en commun, qui pouvait refaire surface. Je crois vraiment que c’est ce lien très intime avec cette femme que j’ai aimée qui m’a viscéralement donné envie de faire ce projet. Mais, au début, on a failli tout laisser tomber. Je ne voyais pas l’intérêt de filmer Jeanne en train de mimer Barbara et de faire semblant de chanter. Ce n’était pas un terrain de jeu suffisamment escarpé pour elle. Pas assez amusant. Alors, comme quand je bute sur quelque chose, je me suis mis à compenser par le travail. J’ai tout compulsé sur Barbara, comme un historien fou. J’ai tout lu, tout fouillé, pour tout connaître jusqu’au moindre détail de cette femme. Petit à petit, l’idée du masque, de cette silhouette façon Nosferatu, de cette femme qui « faisait peur aux enfants », comme elle disait, a émergé. Il ne fallait pas essayer d’être, mais faire comme elle: jouer à être Barbara, enfiler le  costume de clown noir. Jeanne allait jouer Brigitte, son double, à qui on confiait le rôle de Barbara. Moi, je pouvais être le double du réalisateur. Quelque chose d’à la fois ludique et inquiétant est apparu.

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En mêlant le passé et le présent, le film dans le film et son tournage, l’actrice et son modèle, et des images d’archives de la chanteuse, le film brouille tous les repères jusqu’à frôler la limite du fantastique.
La limite… C’est exactement ça. J’aime filmer les frontières. Il y a quelque chose d’invisible qui fait palpiter le cinéma. J’ai beaucoup pensé au travail de Jacques Tourneur qui, comme dans La Féline [1942, ndlr], savait mieux que personne filmer la présence de ce qu’on ne voit pas. Jeanne appelle à vous sortir de votre coquille. Dès qu’on la filme, c’est une autre réalité. Elle vous ouvre la porte vers d’autres univers. C’est comme ça, c’est son talent. À force de me rendre compte que je ne pouvais pas faire un biopic qui corresponde aux attentes du genre et du public, on a décidé, avec Jeanne et mon chef opérateur, Christophe Beaucarne, qu’il fallait laisser Barbara nous échapper, la laisser nous hanter. Le choix des chansons nous a beaucoup aidés. Cette voix qui dit des mots si simples… ça résonne, ça habite. Il fallait filmer ça. Le récit a disparu, au profit de sons et d’images, avec l’espoir inquiet qu’ils réussissent ou non à lui redonner vie. Ça nous a libérés. On n’avait plus besoin de faire vrai. Plus d’original face à la copie. Juste la résonance de deux époques, de deux artistes, et l’idée que tout pouvait se mélanger. Barbara comme une présence magique qui envahit tout.

C’est donc un film de possession ?
Et un film d’exorcisme, oui! Au départ, j’ai beaucoup pensé à Sueurs froides [d’Alfred Hitchcock, 1958, ndlr]. Mon personnage dans le film, ce réalisateur, avait comme une envie de modeler son actrice, de l’emprisonner en Barbara, avec, comme chez Hitchcock, un vague relent de nécrophilie. Mais la liberté de Jeanne au tournage a balayé ça. C’était idiot de vouloir l’enfermer. Il y a quelque chose de spirituel dans sa façon d’être à l’écran, une manière de convoquer avec douceur les fantômes qui m’ont sauvé de vouloir faire un film à tout prix maîtrisé. Il fallait que ça vibre, que Jeanne et Barbara se mélangent, qu’on ne s’embarrasse pas de questions et qu’on soit juste capable de saisir les instants de magie que le cinéma permet.

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Pourtant, le film est extrêmement maîtrisé et sophistiqué. Ces jeux d’éclairages, de reflets et de rimes entre les plans, par exemple, c’est très baroque…
Jeanne a besoin d’excès. On s’est tout de suite dit qu’il fallait faire des plans très longs. Il fallait faire sauter la maîtrise et laisser l’inattendu nous surprendre. On tournait parfois des séquences de vingt-cinq minutes, sans texte précis. Je disais à Jeanne : « Là, tu es chez toi, tu te souviens de ci, de ça, je voudrais que tu ailles à la lampe, au piano, puis à la fenêtre, comme Barbara le faisait chez elle… » Jeanne adore qu’on lui dise les choses au dernier moment. Mais elle avait étudié des milliards de textes sur Barbara. Comme moi, elle connaissait tout. C’était comme une boîte à outils qui nous servait à jouer. Si les spectateurs peuvent, peut-être,  se demander ce qui est vrai ou inventé, les fans de Barbara sauront qu’elle est partout dans le film. Ses gestes, ses manies, ses histoires… C’est une succession de détails qui raconte qui elle était vraiment. Son humour, notamment, son énergie incroyable. Jeanne a digéré tout ça. En faisant durer le plan, à un moment donné, l’actrice lâche, ne cherche plus à imiter ou à faire semblant. On arrive dans une autre zone où tout se mélange: Jeanne, Brigitte et Barbara. J’ai pu pleurer devant ces purs moments de beauté. Tous les fantômes étaient là. Barbara, évidemment, sa musique, le cinéma, mais aussi mes quinze ans d’amour avec Jeanne. Comme la chaloupe de la voix de Barbara est un écrin à des mots si purs, j’ai voulu que ma caméra saisisse avec le plus de douceur et de précaution possibles cette brèche ouverte sur le passé.


« Barbara »
de Mathieu Amalric
Gaumont (1 h 37)
Sortie le 6 septembre