L’occupation d’une usine au Portugal constitue le point de départ d’une folle odyssée cinématographique, un hymne à l’intelligence collective. Plus qu’une œuvre engagée, voilà un film sacrément engageant!


Le cinéma peut-il rendre compte de façon pertinente de débats aussi complexes et peu glamours que la lutte des classes à l’heure de la mondialisation ou la place du travail dans nos vies? Il y a deux ans, le Lisboète Miguel Gomes répondait magistralement à cette question avec sa trilogie Les Mille et Une Nuits, qui convoquait Schéhérazade pour nous faire réfléchir sur les crises européennes. À son tour, son compatriote Pedro Pinho s’est attelé à la tâche et propose un film-fleuve, fou, furieux et foisonnant, cosigné par un collectif de cinéastes et producteurs. Une nuit, des ouvriers découvrent que la direction est en train de démanteler leur usine. Le désarroi laisse vite place au désir d’occuper les lieux. Et puisque leurs patrons sont partis, ils ont tout loisir de repenser leur rapport au travail, dans une usine transformée en vaste terrain de jeu où dominent toujours des machines si bruyantes, presque vivantes. Ils décident de gérer l’entreprise eux-mêmes, avec ce que cela suppose de tâtonnements, d’excitation et de découragement.

Formellement, le film se présente comme une utopie cinématographique. Inspiré par une pièce de théâtre et par une authentique expérience d’autogestion, interprété par une majorité d’acteurs amateurs, rythmé par une B.O. qui mêle rock et fado, L’Usine de rien abolit les frontières entre docu et fiction, fait cohabiter drame social, scènes de la vie conjugale et séquences de comédie musicale, saute volontiers du coq à l’âne – même si on croise surtout des lapins et des autruches. On assiste à des débats entre philosophes, mais leur parole (souvent passionnante) n’échappe pas, elle non plus, à une salutaire remise en question, une prise de distance ironique. On pense au fameux mot d’ordre de Mai 68 «Et si on faisait un pas de côté ? » Sauf qu’ici ce serait plutôt : « Et si on faisait des pas de danse? Et si on chantait, discutait, se disputait?» Sans cynisme ni simplisme, le film nous invite en définitive à suivre cet adage: pour vivre heureux, mettons du chœur à l’ouvrage.


de Pedro Pinho
Météore Films (2 h 57)
Sortie le 13 décembre