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Dans Us de Jordan Peele, elle campe une mère de famille confrontée à son effrayant double. Avant de jouer avec autant d’agilité avec son visage, Lupita Nyong’o s’est fait connaître sous les traits d’une esclave dans 12 Years a Slave de Steve McQueen en 2013 puis sous ceux de l’ex-petite amie badass du super-héros dans le blockbuster Black Panther, l’an dernier. Par ailleurs mannequin et réalisatrice, l’actrice mexico-kenyane de 36 ans a plus de figures qu’on ne saurait en compter.

Fin  février, sur le trajet pour aller la rencontrer, on est accompagné par non pas un mais deux visages de Lupita Nyong’o, placardés en énorme sur les buildings qui bordent les rues de Los Angeles. Sur l’affiche de Us, elle enlève un masque à son effigie souriante pour découvrir son même faciès terrifiant, l’œil écarquillé et larmoyant. Quand l’actrice – en chair et en os – nous rejoint, démarche assurée et port altier, dans une petite salle des studios d’Universal, ses traits fins forment une expression neutre, plus dure à lire. Dès qu’elle se met à parler, on sent qu’elle maîtrise parfaitement son langage corporel et ses intonations. Un sens de la performance qui, à l’évidence, lui permet de tout jouer. «J’ai la passion du storytelling, dit-elle avec douceur. J’ai toujours aimé m’inventer des mondes et y inviter d’autres gens. Voir la vie d’un autre point de vue, se suspendre de sa propre existence et être quelqu’un d’autre, ça m’intrigue.»

En 1983, après sa naissance à Mexico où son père était prof de science politique invité, sa famille retourne à Nairobi. Elle y passe une enfance heureuse et agitée, entourée de cinq frères et sœurs. «J’étais un garçon manqué, se souvient celle qui est aujourd’hui l’un des visages de Calvin Klein. J’aimais autant grimper aux arbres et jouer au foot que créer des histoires avec mes poupées.» Elle profite de ses études de lettres au Hampshire College d’Amherst, aux États-Unis, pour enfiler plusieurs casquettes de cinéma : assistante de production (pour The Constant Gardener de Fernando Meirelles en 2005), de postproduction et de décoration, avant d’opter pour l’art dramatique quand elle intègre Yale, en 2010. Entre-temps, elle s’est essayée à la réalisation lors d’un retour au Kenya : un clip pour la chanteuse Wahu, et le documentaire In My Genes, sur la difficulté d’être albinos dans son pays.

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FORTE TÊTE
Quand on lui demande pourquoi Steve McQueen l’a choisie parmi mille actrices pour le rôle intense d’une esclave abusée par son maître dans le multi-oscarisé 12 Years a Slave, sa réponse est sans appel : «C’est une question pour Steve», avant qu’elle ne se barde derrière un sourire énigmatique. L’évocation de Jordan Peele la déverrouille – sur Instagram, elle a avoué avoir vu Get Out cinq fois au cinéma. «J’aurais accepté d’être perchman sur le film s’il me l’avait demandé!» Il a préféré lui offrir deux rôles opposés. «Il fallait les préparer dans un laps de temps prévu pour un seul, j’ai dû faire un travail de séparation mentale pour créer deux vocabulaires différents.» Il faut dire qu’elle aime les défis de ce genre : elle se cache aussi derrière la peau orange toute ridée de Maz Kanata, une pirate extraterrestre des épisodes VII et VIII de Star Wars.

«Pas besoin d’être vue pour raconter une histoire. Souvent, on nous propose des rôles basés sur ce qu’on projette déjà sur notre corps. Avec la motion capture, on donne vie à un nouvel être, c’est très excitant.» Son rôle dans le succès planétaire Black Panther a eu l’effet inverse. «Je n’ai pas encore assez de recul pour dire ce que ça a changé dans ma carrière, mais on me reconnaît en tout cas beaucoup plus souvent dans la rue.» Pour célébrer ses 3 millions de fans sur Instagram, elle a publié une vidéo dans laquelle on la voit rapper. L’annonce d’une nouvelle carrière ? Elle éclate d’un rire sarcastique et réplique : «Non. Mon alter ego est strictement pour Insta.» Jamais lasse de se diversifier, elle a écrit un livre pour enfants, Sulwe, à paraître cet automne aux États-Unis. «C’est sur une petite fille qui apprend à aimer sa peau noire.» Elle-même rêvait, enfant, de se réveiller avec la peau plus claire, jusqu’à découvrir la top-modèle sud-soudanaise Alek Wek, à la carnation très sombre. «C’est en ça que c’est important d’avoir des représentations plus inclusives dans les médias.» Il fallait commencer par accepter sa propre peau pour pouvoir se glisser dans toutes les autres.