Avec Love, son trip mélancolico-porno, Gaspar Noé ranime les tensions entre ce que le cinéma permet et ce que le X ose. Après les récents succès de La Vie d’Adèle ou de L’Inconnu du lac, la frontière entre le porno et le cinéma d’auteur semble de plus en plus floue. Retour sur les rapports houleux entre les deux industries.


« Je filme des gens qui font l’amour, et on dit que je fais du porno. Moi, j’ai fait un film d’amour. Sinon, dorénavant, je demande qu’on appelle tous les films violents des films de meurtres. » En interview, Gaspar Noé est catégorique : Love n’est pas un film pornographique. Pourtant, il contient de longues scènes de sexe non simulé qui, pour certains, n’ont rien à faire sur grand écran. Dans une moindre mesure, le cinéma a pourtant été créé pour exciter l’oeil et offrir au spectateur une expérience de voyeur protégé. « Le cinéma a remplacé le peep-show, rappelle Pierre Berthomieu, maître de conférence en études cinématographiques à l’université Paris VII. On s’installe dans une salle comme on s’installait dans une cabine pour regarder une femme se déshabiller. Si au départ on a filmé des trains qui entraient en gare, on a très vite compris qu’on pouvait aussi montrer des gens qui se dénudent. Comme dit Godard : “Au cinéma, on voit une fille, et hop, elle est nue.” »

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PRÉLIMINAIRES

Dès les années 1920, si la pornographie est interdite (on projette ces films dans des maisons closes), le cinéma hollywoodien crée ainsi son propre imaginaire érotique en sexualisant à outrance ses acteurs, de Marlene Dietrich à Greta Garbo ou John Wayne. Pour Berthomieu, « tout tient dans la sublimation et le respect des interdits. Ce n’est pas innocent que le cinéma américain ait dû se doter d’un système de censure, le code Hays, dans les années 1930 pour tenter de juguler ça. Si le cinéma mainstream ne franchit pas encore le cap de montrer la sexualité, ailleurs, elle est partout : dans les poses des acteurs ou les sous-entendus des dialogues. » Mais il faut attendre l’après-Seconde Guerre mondiale et l’apparition des bien nommés sex-symbols pour que le cinéma traditionnel se dévergonde davantage et que le cinéma porno se popularise. « La popularité du porno dans les années 1970 doit beaucoup à la manière dont la société a accepté dans les années 1950 et 1960 des actrices dont on mettait en avant la performance physique, explique Élise Tomie, plasticienne et spécialiste des relations entre cinéma et porno. Marilyn Monroe pour la version élégante, Jayne Mansfield pour la version trash. Le succès et l’impact énorme du film Gorge Profonde [1972 aux États-Unis, ndlr] tient d’un paradoxe curieux. Sans Linda Lovelace l’actrice principale, le film n’existe pas. C’est son corps qui construit le sujet. On est typiquement dans le porno. Sauf que Gerard Damiano, le réalisateur, veut en faire une oeuvre conviviale qui se rapprocherait presque de la romcom. Les scènes de sexe ne sont plus gratuites ; elles sont incluses dans le parcours du personnage féminin qui veut trouver son plaisir et l’amour. »

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CLASSÉ X

Les films pornographiques des années 1970 se donnent ainsi des allures de comédie libertaire qui séduisent un large public. En France, les pornos Bananes mécaniques (1973), Je suis vicieuse mais je me soigne (1979) ou La Grande Partouze (1975) sortent en salles à côté des Bidasses en folie (1971), de L’Exorciste (1974) ou des Aristochats (1971). « On n’est pas bien ? Paisibles ? À la fraîche ? Décontractés du gland ? » : comme Jean-Claude (Gérard Depardieu) dans Les Valseuses (1974), le cinéma traditionnel post-68 jouit lui aussi d’une belle liberté et fait de la révolution sexuelle son sujet de prédilection. Qu’il soit mystique (Théorème de Pier Paolo Pasolini, 1969) ou même dramatique (Le Dernier Tango à Paris de Bernardo Bertolucci, 1972), le sexe s’invite chez les cinéastes les plus reconnus. Cet érotisme intellectualisé devient la réponse du cinéma d’auteur aux comédies pornos qui envahissent les salles.En 1975, le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing siffle la fin de la gaudriole en créant une classification X qui taxe et affaiblit fortement le genre. Rejeté des salles, stigmatisé, le X se réfugie à nouveau dans les circuits parallèles. Aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, le porno devient la bête noire d’une société désormais en quête de conservatisme. Les cinéastes des années 1980 et 1990 vont alors s’amuser à jouer avec les règles, en essayant de repousser les limites établies. « Brian De Palma [Pulsions, 1981 ; Body Double, 1985, ndlr] ou Paul Verhoeven [Basic Instinct, 1992, ndlr] jouent avec l’univers du porno, son mauvais goût, pour créer l’excitation mais aussi le malaise. Souvent, le sexe est associé aux meurtres violents. La rhétorique du porno permet de jouer avec le voyeurisme du spectateur de cinéma », explique Pierre Berthomieu. En 2000, Baise-moi de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi, interprété par des actrices issues du X, embrase la France entière dans un débat sur sa légitimité en salle. Catherine Tasca, alors ministre de la Culture, réussit à calmer tout le monde en créant l’interdiction aux moins de 18 ans, qui permet au film de sortir dans le circuit traditionnel. Cette mesure accompagne un mouvement plus général qui voit le cinéma, au cours des années 2000, se décomplexer progressivement dans ses rapports au sexe non simulé à l’écran : Romance (Catherine Breillat, 1999), The Brown Bunny (Vincent Gallo, 2004), Shortbus (John Cameron Mitchell, 2006)… le porno s’invite dans les films de cinéastes déjà reconnus ou de jeunes auteurs estampillés arty, s’offrant ainsi de pleines pages dans les magazines et les mentalités. Le scandale devient un enjeu majeur pour faire exister ces films. Véritable apothéose de cette montée en jouissance du cinéma d’auteur, la Palme d’or remise en 2013 par Spielberg à La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, film qui célèbre le naturalisme extrême du sexe à l’écran. La même année, Alain Guiraudie sublime et poétise les amours crues et diurnes de L’Inconnu du lac. Succès publics, ces deux films deviennent l’emblème international d’une France décomplexée.

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JOUIR MIEUX

Grégoire Marchal, responsable de la distribution chez KMBO, qui peut se targuer d’avoir sorti sans encombre dans les salles françaises des films dans lesquels on trouve de nombreuses scènes de sexe non simulé comme Dirty Diaries (Collectif, 2010) ou I Want Your Love (Travis Mathews, 2013), détaille les rapports du public à ces films osés : « Soyons clairs, je n’ai pas l’impression de sortir des pornos, prévient-il. Dans un porno, si tu enlèves les scènes de sexe, il n’y a plus rien. Dans les films que je sors, le sexe n’est qu’un moment qui s’insère dans un cheminement scénaristique. En tant que distributeur, mon travail, c’est de dédramatiser ces scènes. L’interdiction aux moins de 16 ans ou aux moins de 18 ans joue un rôle très fort dans la manière dont le public peut en percevoir l’impact. Reste qu’on s’adresse forcément à un public restreint. On va chercher un public plus porté sur le cinéma d’auteur, un public qui aime la nouveauté. » Distribués dans des salles d’art et d’essai, ces films apparaissent comme des objets quasi expérimentaux et sortent sans causer de scandale. Alors, banal, le porno, aujourd’hui ? « Y’en a partout sur Internet. C’est justement au cinéma de reprendre le sexe en main et d’en donner une meilleure vision », défend Gaspar Noé. Respecté, analysé, récompensé en festival, le sexe sur grand écran redonnerait-il goût à une pornographie ambitieuse et scénarisée ? Pour Élise Tomie, le doute persiste : « Dans Cinquante nuances de Grey [Sam Taylor-Johnson, 2015, ndlr] ou même Nymphomaniac [Lars von Trier, 2014, ndlr], le cinéma se borne à utiliser le porno comme un gadget pour créer de la nouveauté. C’est soit un objet chic, soit un truc hyper intellectualisé, pas du tout sensuel. Et souvent, au moment d’assumer, on nous prévient : “Tout est faux, ce sont des doublures.” Si le porno et le cinéma forment un couple, l’un des deux est plus honnête que l’autre. » En faisant de son Love non pas un film bandant mais bien un mélodrame âpre et poignant, Gaspar Noé offre peut-être ici une première pièce à l’édifice d’un cinéma d’auteur où l’on ferait enfin l’amour à la hauteur de la taille de l’écran.