Après Keep the Lights On, Ira Sachs revient avec un film moins autobiographique mais pas moins personnel. Soit l’éloignement entre deux jeunes mariés qui, après trente-neuf ans de vie commune, doivent revendre leur appartement suite au licenciement de l’un d’entre eux. Love Is Strange est une variation douce et lumineuse sur le couple et la transmission entre les générations.


Au beau milieu de la nuit, George somnole, assis sur le canapé. Autour de lui, des gens qui ont trente, voire quarante ans de moins que lui, un peu alcoolisés, s’agitent sur des rythmes latinos. Las, le sexagénaire ne prend pas part à la fête, il attend juste qu’elle finisse pour pouvoir s’allonger sur le sofa qu’il squatte chez de jeunes amis depuis qu’il s’est fait licencier de l’église catholique dans laquelle il enseignait le chant à cause de l’homophobie de sa hiérarchie. Au même moment, son mari Ben ronfle de l’autre côté de New York, en bas du lit superposé qu’il partage avec son petit-neveu de 14 ans, lui-même un brin irrité par cette incruste. Comme dans Keep the Lights On, son précédent film, inspiré de son épreuve amoureuse avec un éditeur anciennement accro au crack, Ira Sachs filme une séparation. Il s’agissait alors d’une rupture inéluctable, d’une confusion entre véritable amour et obsession destructrice. Mais dans Love Is Strange, Ben et George sont ensemble depuis quarante ans, et ils s’aiment encore malgré l’éloignement. Seulement, ils doivent composer avec leur famille et leurs amis qui les accueillent, certes gentiment, mais non sans malaise ou difficultés. Ira Sachs explique : « Le“strange” du titre se rapporte autant à la relation entre ces deux hommes qu’à l’amour filial ou à celui qui unit les membres d’une communauté. Je m’intéresse à une famille étendue qui n’est pas uniquement biologique. » Le film scrute les liens intimes, les perspectives, les échanges, les conflits propres à des individus appartenant à différentes générations avec une sérénité et un optimisme absents du tourmenté Keep the Lights On. « Je crois que le côté dévastateur qui peut exister dans certaines relations amoureuses est lié au fait que les individus ne se connaissent pas eux-mêmes. George et Ben savent qui ils sont et ne se dissimulent jamais. Cela crée une forme de drame différente, avec plus d’espérance, ce qui ne veut pas dire que les personnages ne rencontrent pas d’obstacles. »

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Quand Ira Sachs a commencé à travailler sur le scénario de Love Is Strange, sa vie personnelle a pris un nouveau cap. « Je vivais seul dans mon appartement, puis deux semaines plus tard, j’ai emménagé avec mon mari, nos deux enfants, leur mère, et son père à elle. Pour nous tous, cela a été une situation à la fois drôle et semée d’embûches », raconte-t-il. Dans une structure proche des comédies du remariage des années 1930-1940, le film oscille entre les tons, évoquant parfois La Jalousie de Philippe Garrel (2013), qui s’emparait déjà de cette problématique (un couple face à la précarité, la promiscuité) avec la même délicatesse. Ici, toute la famille est à l’épreuve, puisque chacun voit sa sphère privée quelque peu envahie, et particulièrement Joey, le fils du neveu de Ben. « Pour un ado, rien ne peut être partagé, surtout pas son propre espace. Mais la relation entre Ben et Joey évolue et devient presque un mentorat. Parfois, on est influencé de façon inattendue par des personnes étonnantes. » Le film est aussi un récit d’apprentissage pour le jeune homme. Renfermé, celui-ci grandit au fil d’une narration elliptique. Peu intéressé par l’art, il finira par être ému par une peinture inachevée de son oncle. « Mon grand-oncle avait un ami avec qui il a passé plus de quarante ans. Il était sculpteur, et j’étais très proche de lui à la fin de sa vie. À 98 ans, il a commencé sa dernière oeuvre, qui représentait un ado avec un sac à dos. Il est décédé avant de l’avoir finie, et pourtant elle était très belle. J’aime cette idée que tout reste en mouvement, jamais totalement accompli. »

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MÉMOIRE QUEER

Ce discours sur l’art et sur la transmission entre les générations ne vient pas non plus de nulle part. À New York, Ira Sachs anime le Queer/Art/ Mentorship, un programme d’un an qui se donne pour but de faire dialoguer les jeunes artistes queer avec leurs aînés. « Avant, comme le personnage de Keep the Lights On, j’étais obsédé par deux choses : l’amour et les films. En sortant de cette période, je me suis rendu compte que je pouvais me connecter aux autres d’une manière différente. Et que j’avais aussi la capacité de créer une communauté. » Encore peu de films représentent des mariages entre deux personnes de même genre ou mettent des personnages d’âge mûr au centre de l’histoire. Ira Sachs voulait à la fois rendre hommage à ses parents et faire honneur à une mémoire culturelle queer. « À mon âge, on se rend compte que rien ne dure éternellement et que nos parents sont des personnes à part entière. On se demande alors ce qu’ils peuvent encore nous apprendre. J’ai fait ce film en pensant à eux, ainsi qu’à des individus que j’ai aimés et que j’ai perdus. Ben et George, par leur grande ouverture, incarnent cette culture changeante. »

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Une séquence dans un bar new-yorkais nommé Julius, dans les environs de Greenwich Village, donne par exemple l’occasion à Ira Sachs d’évoquer un épisode marquant pour la communauté gay, le « Sip-In » du 21 avril 1966. Ben et George boivent un verre, rient de bon coeur, se rappellent les quelques tromperies que l’un a fait subir à l’autre, puis se souviennent des disparus. Pour se faire payer un verre par le serveur, Ben fait croire à ce dernier qu’il a participé ici même dans les années 1960 à un moment historique. Il déclare qu’il faisait alors partie du groupe activiste Mattachine Society, dont les membres ont obtenu d’être servis après s’être revendiqués gays à une époque où les bars avaient interdiction de servir les homosexuels. Forcément, le jeune barman tombe dans le panneau, offre un cocktail à Ben, qui éclate de rire dans son dos. L’anecdote historique est finement glissée au détour d’un bref dialogue par Ira Sachs qui, avec cette scène, mesure le passage du temps. À ce propos, le réalisateur poursuit en notant la différence entre le début d’un de ses films sorti en 1996, The Delta, et celui de Love Is Strange. « Dans le premier, une scène de drague sans un mot, dans la nuit. Dans le dernier, une séquence chantée, ensoleillée, familiale. Pour moi, c’est une transformation profonde. » Un éclairage progressif qui exprime autant une évolution dans la société que dans la carrière et la vie d’un cinéaste.