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Libérations sexuelles, révolutions visuelles à la Cinémathèque : entretien avec le programmateur Stéphane Gérard

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Du 19 juin au 11 juillet, la Cinémathèque française diffuse une rétrospective qui articule combats LGBTQ+ et cinéma radical, pensée par Nicole Brenez, professeure et spécialiste du cinéma d’avant-garde, et Stéphane Gérard, chercheur et réalisateur du documentaire Rien n’oblige à répéter l’histoire (2014). De Lionel Soukaz à Virginie Despentes, de Rainer Werner Fassbinder à Barbara Hammer,  une programmation féroce et irrévérencieuse privilégiant autant l’aspect mémoriel que les luttes plus actuelles dont nous parle Stéphane Gérard.

Comment en êtes-vous venus à participer à cette programmation – qui prend le soin de projeter des films réalisés par les personnes concernées par ces luttes, par les minorités elles-mêmes ?

La façon dont les communautés LGBTQ+ représentent leur lutte est une question qui m’intéresse depuis plusieurs années. J’ai été l’étudiant de Nicole Brenez, qui a dirigé mes recherches sur les images du VIH/sida au cinéma, en Occident, du début de l’épidémie à l’arrivée des trithérapies. Elle a senti que mes préoccupations tournaient autour des représentations de l’homosexualité, en particulier dans une perspective militante. C’est elle qui m’a fait découvrir le cinéma d’avant-garde : on est devenus amis et on a continué à travailler ensemble. Je fais aussi partie d’un collectif bénévole, What’s Your Flavor, qui programme du cinéma queer expérimental dans le cadre de festivals. Avec ce programme diffusé à la Cinémathèque Française, on avait vraiment le projet de faire un panorama, avec une grande envergure dans le temps et dans l’espace, et une diversité esthétique et politique revendiquée. On part de Dickson Experimental Sound Film (1894), court film américain de la fin du 19esiècle qui montre deux hommes dansant ensemble, à un film surprise qui a été produit au début de cette année.

Race d’ep (1978) de Lionel Soukaz et Guy Hocquenghem est l’une des œuvres clé de ce programme. Il s’agit dans ce film de raconter l’histoire homosexuelle depuis un siècle à partir d’images exhumées ou reconstituées autour de l’homosexualité. Comment présenteriez-vous ses auteurs ?

Lionel est un ami très proche, je suis fasciné par son travail, à la fois libre, anarchiste et généreux. C’est Nicole Brenez qui me l’a présenté. C’est un pionnier du cinéma gay en France. Il a conçu Race d’ep à la fois comme un film et comme un livre avec Guy Hocquenghem, l’un des leaders du FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) des années 1970. En quatre parties qui correspondent chacune à une époque spécifique, ils ont effectué un travail de recherche militant pour permettre à ces images d’exister, pour rendre hommage aux grandes figures gay avec un style très explicite. A l’époque, le film a été censuré par l’Etat français. Ça a été très dur pour eux :  le film est sorti avec beaucoup de coupes, pour la plupart des scènes de sexe.  La réaction de Lionel a été de soumettre à la même commission de censure un film qui s’appellerait Ixe et qui rassemblerait un ensemble d’images susceptibles de déranger ses membres : des images porno, de blasphème, de prises de drogue par intraveineuse… Dans les années 1990, Lionel Soukaz a commencé le Journal Annales, un journal filmé de plus de 2000 heures commencé à une époque très dure, pendant laquelle l’épidémie de sida était à son pic.

Race d’Ep (1978) de Lionel Soukaz

Les titres des séances correspondent à des vers du poème Salomé (1891) d’Oscar Wilde. Pourquoi ?

C’était une idée de Nicole Brenez : on s’est vite heurtés au risque de catégoriser les films. Alors que ceux-ci ont plutôt tendance à exploser les cases… La poésie est une des meilleures armes de résistance contre le cloisonnement et, par ailleurs, on salue Oscar Wilde qui a lui-même subi la répression parce qu’il était homosexuel.

Dans la mesure où certains des films circulent dans des cercles restreints, avez-vous eu des difficultés pour retrouver certaines copies ?

La programmation s’est faite de manière assez libre parce qu’on a choisi des films qu’on connaissait déjà. Il y a eu très peu de cas où cela a été compliqué de les trouver et les équipes de la Cinémathèque ont beaucoup de ressources. Ce qui nous a le plus inquiété, c’est toute la production en vidéo des années 1990 : on se dit à tort qu’avec le numérique on peut faire des multiples et que ce n’est pas la peine de préserver ces films, mais les supports magnétiques se sont beaucoup détériorés. C’est une des périodes les plus fragiles dans l’histoire des images. De la même façon, Internet n’est pas non plus un moyen de sauvegarde : Youtube censure, les noms de domaine expirent, les serveurs crashent, tout ce qu’on met en ligne est compressé donc la qualité originale de l’image est altérée. Face à cela, j’invite souvent les cercles militants ou les artistes indépendants à profiter de l’offre de dépôt légal qu’on a en France : à partir du moment où le film est projeté une fois en public, il peut être archivé avec soin par la Bibliothèque nationale de France.

Salomé (1922) de Charles Bryant, Alla Nazimova

Comment avez-vous travaillé avec les différents collectifs politiques qui présenteront les séances, comme Les Panthères roses ou l’Observatoire des transidentités ?

Ce sont des gens que je croise régulièrement dans des contextes militants. Par exemple, j’ai moi-même milité aux Panthères roses, j’étais présent quand les films ont été réalisés collectivement. Mon film documentaire Rien n’oblige à répéter l’histoire, une réflexion critique sur les archives des luttes LGBTQ+, m’a donné la chance de tourner dans les nombreux et précieux festivals LGBTQ+ en France, tenus par des personnes admirables parce que ces évènements sont toujours des actes de résistance. En ce moment, les pouvoirs publics coupent les financements des organisations LBGTQ+ et ça reste un tour de force de maintenir l’argent, les espaces, la venue des publics.

Est-ce parce que vous avez-vous-même milité que ces mouvements vous ont accordé leur confiance – la Cinémathèque Française ayant été contestée par des collectifs féministes pour avoir organisé une rétrospective Roman Polanski fin 2017 ?

La Cinémathèque que je connais est surtout celle des séances d’avant-garde de Nicole Brenez. La continuité, elle est ici, on trouve cette fenêtre d’avant-garde ici depuis environ une décennie. Pour moi, l’image de la Cinémathèque, ce qu’elle représente, dépasse les polémiques des années passées. C’est une institution qui a des décennies d’existence et qui a un rayonnement international très important. Ca a beaucoup de sens d’avoir la possibilité de montrer des films queer radicaux dans cet endroit-là.

Votre programmation s’inscrit clairement dans une perspective intersectionnelle – dans le sens où beaucoup des films s’intéressent aux intersections entre différents phénomènes de discrimination ou de domination (LGBTphobies, sexisme, racisme, classisme…) Cela vous semble-t-il une démarche courante dans les festivals LGBTQ+ ou bien cela mériterait-il d’être encore plus creusé ?

Les luttes LGBTQ+ ont toujours été traversées par ces questions. Après, ce sont les films qui les représentent qui sont peu visibles. C’est surtout sur cela que l’on doit s’interroger : qui a les moyens de produire les films ? Qui sont les gens qui les choisissent ? Quels sont leurs critères ? Comment se représentent-ils leur public ? La question de la visibilité de toutes les formes de racialisation est un travail auquel je suis particulièrement attaché. Les thématiques de genre et de sexualité sont très bien représentées par les festivals LGBTQ+, en revanche celles des minorités racisées ont été moins considérées. Aujourd’hui, le fait qu’il y ait une interrogation sur la composition même des équipes  de programmation est encourageant. Dans notre programme, cette mise en avant des minorités dans la minorité nous paraissait très importante : je citerais l’ouverture Kiki (2016) de Sara Jordenö et Twiggi Pucci Garçon, sur les gays et femmes trans noir·e·s de la scène ballroom newyorkaise, et son pendant historique The Queen (1967) de Frank Simon qui met en scène la mother de cette scène, Crystal LaBeija ; et enfin The Shakedown (2018) de Leilah Weinraub, sur l’expérience de lesbiennes noires de Los Angeles.

The Shakedown (2018) de Leihah Weinraub

Quelles séances de la programmation vous paraissent absolument incontournables ?

La séance dont je suis particulièrement fier est celle autour de la journaliste, réalisatrice, productrice et militante trans Hélène Hazéra, qui a beaucoup à dire sur les images. On montrera le très beau film Paradis perdu (1975) de Franssou Prenant, dans lequel elle apparaît et qui a une histoire à la fois très belle et très triste, qui a à voir avec la transphobie. Hélène a aussi voulu montrer le travail de son amie disparue, Farrah Diod, artiste trans pionnière de l’image de synthèse qui avait réalisé le célèbre générique de l’émission d’art alternatif L’œil du cyclone (1991-1999) sur Canal +. Son œuvre n’est pas assez reconnue : dans les années 1990, il y a pu y avoir des espaces d’expérimentation à la télévision et des personnes LGBTQ+ s’en sont saisies. Il faut aussi attirer l’attention sur le double programme L’Ordre des mots (2007) de Cynthia Arra et Mélissa Arra et Vos papiers (2013) de bruce qui reviennent sur les luttes des personnes trans et intersexe au début du 21e siècle et qui ont le mérite d’être des films réalisés par, pour et sur les personnes concernées.

Image de couverture : Pink Narcissus (1971) de James Bigdood

Rétrospective Libérations sexuelles, révolutions visuelles

Du 19 juin au 11 juillet à la Cinémathèque française

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