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Cinéma

Andreï Zviaguintsev, entretien monstre pour Leviathan

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Comment est née l’idée du film ?
En 2008, on m’a raconté l’histoire tragique d’un soudeur du Colorado qui possédait une maison au milieu d’un terrain appartenant à une grosse usine. Quand l’homme a refusé de revendre sa parcelle, l’usine a encerclé sa maison d’une immense palissade. Le soudeur, armé, est parti dans un tracteur blindé détruire les bâtiments des administrations qui ne l’avaient pas aidé ; puis il s’est suicidé. J’ai tout de suite pensé que c’était un point de départ formidable pour un film.

Vous montrez sans retenue la corruption du pouvoir en Russie : élus, juges, hommes d’Église, tous sont pourris. Est-ce un film politique ?
Mon but n’était pas de dénoncer la corruption. À la base, cette histoire s’est donc passée aux États-Unis où il n’y a pas particulièrement de corruption. Mais à partir du moment où l’on a transposé le sujet en Russie, je ne pouvais pas éviter le sujet, car la corruption est absolument partout en Russie.

Pourquoi avez-vous appelé votre film Léviathan ?
Ce titre m’est venu en lisant Le Livre de Job dans l’Ancien Testament [il y est question du Léviathan, un monstre marin, ndlr] dans lequel Job est privé petit à petit de tout ce qui a fait sa vie. L’idée s’est confirmée à la lecture du Léviathan de Hobbes dans lequel l’État est censé protéger l’homme…

Des formes monstrueuses ou chaotiques parsèment le film, comme le squelette de baleine ou les épaves de bateaux… Est-ce la manifestation symbolique du Léviathan ?
Lorsque l’on a trouvé le lieu du tournage, au bord de la mer, au nord de la Russie, j’ai été choqué par ce cimetière de navires et j’ai trouvé qu’il ferait un beau parallèle avec ce que je voulais raconter sur la déchéance de la vie.

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Le film change beaucoup de registres : drame, polar, envolées satiriques… Comment avez-vous envisagé ces ruptures de ton ?
Les réactions du public n’ont pas toujours été celles que j’attendais. La scène, très arrosée, au cours de laquelle les personnages dégomment à la carabine les portraits d’anciens dirigeants soviétiques a fait beaucoup plus rire en France qu’en Russie, par exemple.

L’alcoolisme est-il un vrai problème en Russie ?
La quantité de bouteilles absorbées doit être à peu près équivalente en Russie et en France. Mais le degré d’alcool n’est pas le même ! Pour certaines personnes qui n’arrivent pas à se réaliser dans la société russe d’aujourd’hui, l’alcool aide à fuir la réalité.

Appréhendiez-vous la réaction du ministère de la Culture, qui a financé le film à hauteur de 35 % ?
La première chose que le ministre m’a dit, c’est : « En Russie on ne boit pas comme ça. » Ce n’est pas un spectateur lambda, il est venu comme propagandiste qui doit montrer que « tout va bien en Russie ». Il estime que le cinéma doit être positif, qu’il doit y avoir « la lumière au bout du tunnel ». Cela dit, il n’avait pas réellement le choix. S’il nous avait refusé les aides, ça aurait fait un scandale, et il avait intérêt à participer pour montrer qu’il se battait contre la corruption.

Une nouvelle loi, en vigueur depuis juillet en Russie, interdit le blasphème au cinéma. Quelles en sont les répercussions sur votre film qui montre l’Église fermer les yeux sur les pratiques mafieuses des dirigeants ?
Il existe bien une loi, adoptée après l’histoire des Pussy Riot, qui condamne l’atteinte aux sentiments religieux, mais c’est intangible, donc difficile à appliquer. Mais une nouvelle loi condamne l’utilisation de certains gros mots. Nous avons donc retravaillé la version russe pour masquer le plus discrètement possible la vingtaine de répliques concernées. Il ne reste que deux ou trois endroits où l’on peut entendre un « bip ». Nous avons trouvé ce compromis pour que les gens puissent voir le film.

[info]Léviathan
de Andreï Zviaguintsev (2h21)
avec Alekseï Serebryakov, Elena Lyadova…
sortie le 24 septembre[/info]

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