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Cinéma entretien

Ciro Guerra, en terre inconnue

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S’inspirant des carnets de voyage des deux premiers explorateurs de l’Amazonie colombienne à l’aube du vingtième siècle, Ciro Guerra entrecroise les rencontres entre le chaman Karamakate, dernier survivant de son peuple, et deux scientifiques en quête, à quelques décennies d’écart, d’une plante sacrée ayant pour vertu de guérir et d’apprendre à rêver. Après la capitale (L’Ombre de Bogota) et le nord du pays (Les Voyages du vent), le réalisateur colombien livre une fascinante expérience mystique, dans un noir et blanc envoûtant.


Avez-vous revu les films amazoniens de Werner Herzog, Fitzcarraldo et Aguirre. La colère de Dieu, pour écrire le vôtre ?
J’ai voulu aller à l’inverse de ces films et me placer du point de vue des communautés amazoniennes. Les films de Werner Herzog sont des grands films en termes de cinéma, mais les indigènes n’y ont pas de voix. J’avais envie de faire un film en Amazonie depuis longtemps. C’est un territoire énorme, qui représente la moitié de la surface de la Colombie, mais je n’y étais jamais allé. Contrairement au Pérou ou au Brésil, où l’Amazonie fait partie de la culture, de la littérature, c’est une zone complètement oubliée et inconnue en Colombie. Les Colombiens en ont peur à cause du conflit armé, qui s’est passé en grande partie là-bas : c’est à Mitú, le village autour duquel on a tourné une partie du film, qu’a eu lieu l’assaut le plus sanglant des FARC en 1998.

Vous avez passé plus de trois ans et demi sur le scénario…
Ça a été un très gros travail, il y a eu quatorze versions. La pensée indigène est très différente de la nôtre, elle est difficile à appréhender. J’ai eu beaucoup de mal à me détacher de ma conception occidentale de l’histoire, de la raison, du monde. Je me suis d’abord plongé dans les carnets de voyage de l’ethnologue allemand Theodor Koch-Grünberg et du biologiste américain Richard Evans Schultes, les premiers explorateurs à y être allés, et dans la littérature amazonienne. Ensuite, je me suis rendu sur place à la rencontre des communautés indigènes, ce qui m’a énormément aidé pour construire le film. J’ai fait des allers-retours pendant deux ans et demi : l’Amazonie colombienne est gigantesque, on y parle cinquante langues différentes…

L'étreinte du serpent

 


Deux histoires se croisent autour d’un même personnage, le chaman Karamakate, à des dizaines d’années d’intervalle. Pourquoi avez-vous choisi cette narration enchevêtrée ?

Koch-Grünberg raconte une histoire surprenante : en arrivant dans une communauté qu’il pensait n’avoir jamais été visitée avant lui par un homme blanc, il a été accueilli par les gens comme s’ils le connaissaient déjà. Il s’est ensuite rendu compte qu’ils le prenaient pour un autre explorateur allemand, venu cinquante ans auparavant, qu’ils avaient érigé en mythe. C’était pour eux le même homme qui revenait. Cette idée d’une âme unique incarnée dans plusieurs vies était une porte d’entrée dans la pensée amazonienne. Pour les indigènes, le temps n’est pas linéaire, il est multiple et simultané, c’est très proche de la physique quantique. Les chamans amazoniens parlaient de l’atome bien avant les scientifiques occidentaux.

Comment avez-vous choisi les deux acteurs qui jouent Karamakate ?
On a parcouru la région en présentant notre projet aux gens et en leur proposant de participer. Quand j’ai vu Nilbio Torres, j’ai su que ce serait Karamakate jeune ; il avait une présence incroyable, comme pouvaient avoir les anciens guerriers chamans. Il était un peu réticent, mais quand on lui a expliqué nos motivations, il a senti que ce film, c’était l’histoire de ses ancêtres, et ça l’a décidé. Pour trouver Karamakate vieux, ça a été plus difficile. J’ai parlé avec beaucoup de chamans, mais aucun n’était capable d’endosser un tel rôle. Du coup, j’ai regardé tous les films qui se passent en Amazonie colombienne et j’ai vu un court métrage tourné il y a vingt ans dans lequel figurait Antonio Bolívar Salvador Yangiama. Il n’y faisait qu’une petite apparition, mais il avait énormément de présence. Le problème, c’est qu’il avait eu une mauvaise expérience sur le court métrage, donc il ne voulait pas retenter le coup. J’ai dû le convaincre. C’est un homme impressionnant : il parle très bien espagnol, et il a toutes les connaissances ancestrales. Il nous a aidés à traduire le scénario dans les langues des communautés et à réécrire certaines parties qui ne lui semblaient pas justes.

« Ça a été très difficile de trouver un lieu vierge pour le tournage, car l’Amazonie est très abîmée. »

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Au cours du voyage, l’équipée débarque dans une communauté macabre d’Indiens dirigés et torturés par un illuminé qui se fait passer pour le messie… Cette communauté a-t-elle vraiment existé ? Dans quelle mesure le film est-il fidèle à la réalité historique ?
Le film repose avant tout sur l’imagination, il n’a pas valeur de document ethnographique. Au début, je voulais rester fidèle à la réalité historique, mais on connaît peu de chose de l’histoire amazonienne, et puis, surtout, en parlant avec les chamans, j’ai compris que l’imagination et le rêve avaient autant d’importance que les faits réels dans leur culture. Cela dit, cette secte a vraiment existé, c’est la seule histoire du film qui s’est réellement passée : à la fin du xixe siècle, à la frontière entre la Colombie et le Brésil, un Brésilien s’est proclamé messie et a rassemblé deux mille fidèles. Ça a pris des proportions énormes, l’armée brésilienne a dû intervenir pour le chasser.

Pourquoi avez-vous choisi de tourner en noir et blanc ?
On s’est inspirés des plaques photographiques des explorateurs. On y voit une Amazonie complètement différente de l’image qu’on en a aujourd’hui, dépourvue d’exotisme : il n’y a pas cette dichotomie entre la nature toute verte et le reste ; les humains, les animaux et la nature sont faits de la même matière, on se croirait dans un autre monde. On voulait rendre cet effet dans le film. Et puis c’était impossible de reproduire la vraie couleur de la jungle : il s’y trouve beaucoup plus de tonalités que celles que peut capter la caméra.

L'étreinte du serpent

 


Comment avez-vous travaillé le son pour lui conférer sa puissance hallucinatoire ?
Marco Salaverria a utilisé un système très complexe pour enregistrer les bruits de la jungle dans toutes leurs variétés… Ensuite, au mixage, Carlos García est allé plus loin encore, il a ajouté des nuances sur celles qu’on trouve dans la nature pour amener le spectateur vers un état de transe à travers le son. Pour la scène d’hallucination, il a utilisé le son de son fils dans le ventre de sa mère.

Comment s’est passé le tournage en pleine jungle ?
Ça a été très difficile de trouver un lieu vierge pour le tournage, car l’Amazonie est très abîmée, entre la déforestation, l’agriculture, le commerce, le tourisme… Finalement on a découvert une zone où le fleuve n’est pas navigable, ce qui fait que la forêt est en très bon état, d’autant que les communautés en prennent grand soin. On dormait dans des cabanes sur un vieux campement abandonné en plein cœur de la forêt, à trois heures d’une piste d’avion. Et puis on a tourné une partie du film vers Mitú, un petit village où il y a une mission, d’où on prenait un DC-3, un avion de la Seconde Guerre mondiale, pour aller tourner dans les montagnes à la frontière vénézuélienne. Ça a été très éprouvant physiquement, mais pas du tout cauchemardesque, parce qu’on a travaillé sous la protection, physique et spirituelle, des communautés. Au final, sur les trois mois qu’on a passés dans la jungle, dont les sept semaines de tournage, on n’a eu aucun accident, aucune maladie, aucune attaque d’animaux sauvages. On n’a même pas eu de problèmes avec la météo : même le temps était de notre côté !


de Ciro Guerra (2h05)
avec Jan Bijvoet, Brionne Davis…
sortie le 23 décembre