Au cinéma, le motel est souvent un refuge pour criminels en fuite, une cachette pour les trafics de drogue et les amours interdites. Dans The Florida Project de Sean Baker, les motels installés aux abords de Disney World ne sont pas un lieu de transit, mais plutôt de résidence pour des laissés-pour-compte. De cette bâtisse ingrate et strictement fonctionnelle, le cinéaste tire toute la féerie, toute la «magie grise». L’expression est de l’écrivain et philosophe Bruce Bégout, auteur d’un essai (Lieu commun. Le motel américain, Allia, 2003) et d’un roman (L’Éblouissement des bords de route, Verticales, 2004), largement consacrés au sujet. Ce qui ressort de ces ouvrages, c’est bien ce paradoxe : le motel est un lieu de passage caractérisé par le banal et la standardisation, mais, en même temps, il est très fantasmatique. Images de films à l’appui, on a parlé avec Bruce Bégout de l’émerveillement que provoquent ces lieux quotidiens, triviaux ou sordides, de la suburbanité américaine.


BEAUTÉ DE FAÇADE

doom2

The Doom Generation (1995) de Gregg Araki

unevireenenfer

Une virée en enfer (2002) de John Dahl

«Dans leur essai intitulé L’Enseignement de Las Vegas (1972), les architectes Robert Venturi, Denise Scott Brown et Steven Izenour ont noté que, sur les bords d’autoroute, toute la richesse symbolique et visuelle se cristallise dans les enseignes. Ils appellent les bâtiments des motels des “hangars décorés”, car ils sont surmontés d’écriteaux en néon rutilants qui scintillent la nuit parce que les voyageurs arrivent le soir et repartent le matin. Ces panneaux déclinent souvent les mêmes thématiques : le Far West, la conquête spatiale…»

LIEU COMMUN

nocountryforoldmen

No Country for Old Men (2008) des frères Coen

twinpeaksmotel.jpg

Twin Peaks saison 3, épisode 18 («What Is Your Name? »), de David Lynch et Mark Frost

« Jusqu’aux années 1960, c’étaient des couples ou des familles qui tenaient les motels. Souvent, ils décoraient les lieux en fonction de leurs origines. Mais après, les franchises sont apparues, et on a assisté à une hyper-standardisation de l’architecture. Ça a parfois un côté troublant. Dans L’Éblouissement des bords de route, je raconte comment une nuit, très tard, je n’ai pas réussi à ouvrir ma chambre : c’est que le motel où je dormais était en fait à quelques kilomètres… Il était absolument identique à celui où je m’étais arrêté.»

LA CHAMBRE DU CRIME

psychose

Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock

twentyninepalms

 Twentynine Palms (2003) de Bruno Dumont

beavis

Beavis et Butt-Head se font l’Amérique (1997) de Mike Judge et Yvette Kaplan

« Peut-être que c’est le cadre minimaliste des motels qui intéresse les metteurs en scène de cinéma : ils y retrouvent la simplicité d’une scène de théâtre. Évidemment, c’est aussi parce qu’ils sont associés au banditisme. Dans Lieu commun, je cite un article du premier directeur du F.B.I., J. Edgar Hoover, paru dans The American Magazine en 1940 : il les nomme les “camps du crime”. C’est à cette période que des milliers d’agents sont envoyés pour tous les recenser – il y en avait environ trente-six mille à l’époque.»

EN TRANSIT

lasoifdumal

La Soif du mal (1958) d’Orson Welles

americanhoney

American Honey (2017) d’Andrea Arnold

«Dans Lieu Commun, je distingue deux figures : celle du flâneur parisien, et celle du nomade des routes américaines. Le premier est en recherche de lieux inconnus, d’impressions qui font rupture avec son quotidien. Tandis que, aux États-Unis, le territoire est tellement vaste et grandiose que l’errant est constamment désorienté : ce qu’il cherche au bord de la route, c’est la familiarité. Dès qu’on voit le néon d’un motel, ça rassure. Et puis… ça bascule.»

AMNÉSIE

bug

Bug (2007) de William Friedkin

paristexas

Paris, Texas (1984) de Wim Wenders

« Les motels sont des lieux qui favorisent l’amnésie, parce qu’ils ont très peu de connexions avec leur histoire ou leur environnement. Les chambres sont toutes interchangeables, ce qui fait qu’on n’en a pas de souvenir. C’est une zone d’effacement dans laquelle on oublie le monde, comme le fait le protagoniste de Paris, Texas (1984) de Wim Wenders. C’est pour cela que c’est un endroit parfait pour se retrouver; la pauvreté de l’espace y encourage la méditation, comme dans une chambre monastique.»


The Florida Project de Sean Baker
Sortie le 20 décembre