Inédit en France, Les Funérailles des roses (1969) de Toshio Matsumoto s’insère dans le milieu drag japonais des années 1960 en n’oubliant jamais d’être follement avant-gardiste. Un an après la disparition de son auteur, on hume encore ce parfum d’insolence avec délectation.


Au détour d’un plan de Masculin féminin (1966) de Jean-Luc Godard, on voit 
Jean-Pierre Léaud tombant sur deux hommes qui s’embrassent clandestinement dans des toilettes. Les Funérailles des Roses ressemble un peu à ce qu’aurait pu faire Godard s’il s’était attardé pendant tout un film sur ce couple – et s’il avait manifesté plus d’intérêt pour les drogues, l’horreur, et le pinku eiga japonais [forme de cinéma érotique, ndlr]. Car si l’on trouve quelques similarités entre les deux films (goût pour la distanciation, portrait sociologique esquissé avec des entretiens documentaires, désinvolture, étude sur la sexualité…), on peut dire que ce premier long métrage frondeur de Toshio Matsumoto, décédé en 2017, s’aventure dans des contrées encore plus radicales et alors peu (pas ?) visitées : le milieu LGBTQ tokyoïte des années 1960.

On y entre, dans une narration très mentale, à travers les yeux bientôt crevés d’Eddie (charismatique Peter), hôtesse drag du bar Le Genet dans le quartier de Shinjuku. Le trajet de l’héroïne est vertigineux puisqu’elle va tuer sa mère puis coucher avec son père – oui, on est ici dans une variation timbrée et finalement horrifique du mythe d’Œdipe. En plus d’être un aventureux traité d’avant-garde, ce fleuron atypique de la Nouvelle Vague japonaise est aussi un précieux document historique entrecoupé d’extatiques saillies abstraites ou surréalistes. Tous les acteurs, des amateurs recrutés dans des clubs LGBTQ souterrains, évoquent ainsi avec sincérité un quotidien forcément contreculturel. On flamboie à poil sous substances en regardant du Jonas Mekas ou en assistant aux happenings remuants de la troupe de performers Zero Jigen, dont les membres engageaient leur propre corps pour contester le capitalisme japonais. Dans un cinéma nippon que d’aucuns rangent bien vite dans la case zen et prude, il faut vraiment souligner la place faite à la sensualité et à la surexcitation dans ce film qui fleure bon l’odeur de poudre des feux d’artifice de Kenneth Anger.


: de Toshio Matsumoto
Carlotta Films (1 h 48)
Sortie le 20 février