Comme dans Au-delà des montagnes, l’intrigue se déploie en trois temps. Comme dans A Touch of Sin, la violence ne prévient pas. Et comme toujours, Zhao Tao, l’actrice fétiche de Jia Zhang-ke, livre une performance stupéfiante.


Le cœur des Éternels, c’est un couple criminel : Bin (Liao Fan), parrain de la pègre de Datong, dans la province du Shanxi, et sa compagne, Qiao (Zhao Tao). Le film décrit leur relation à trois différentes époques (en 2001, 2006 et 2018), durant lesquelles ils affrontent les épreuves personnelles autant qu’ils subissent les transformations de la Chine – Jia Zhang-ke évoque ainsi en filigrane la construction du barrage des Trois-Gorges sur le fleuve Yang-Tsé ou l’intensification des flux migratoires économiques. Au-delà du discours sociopolitique qu’elle charrie, cette exploration du territoire permet à Jia d’enrichir sa romance. Si le cinéaste fait défiler les années au sein de chacun de ses films depuis Platform (2000), et se déplacer les personnages à travers le pays depuis Still Life (2006), l’errance des héros semble ici se déployer sans bornes et tous azimuts. Qiao et Bin fendent l’espace et le temps avec un espoir, celui de retrouver la plénitude passée de leur apogée. La mise en scène explicite cet état de grâce durant le premier acte du film, lorsque le couple est encore soudé, à l’image du reste du clan : Jia filme ainsi en plans longs, unissant les personnages, insistant sur les accolades et les poignées de mains. Au deuxième et au troisième acte, le découpage des scènes est plus marqué, isolant les personnages en plus de les séparer par des portes closes ou de les priver de contact physique. Des deux amants, Qiao est celle qui paraît vouloir résister à l’inéluctable. Jia Zhang-ke dresse le portrait d’une femme trahie, d’une femme volée, puis celui d’une révoltée, interprétée de façon impétueuse et impérieuse par Zhao Tao. Qiao traverse les régions et les âges avec une ardeur et une détermination admirables, à tel point que si l’issue de l’intrigue sentimentale importe toujours, c’est la façon dont son personnage saura la réaccorder à ses désirs qui nous intéresse désormais.


: « Les Éternels » de Jia Zhang-ke
Ad Vitam (2 h 16)
Sortie le 27 février