Film noir, mélodrame, road movie... mais encore ? Derrière les dénominations officielles retenues par les encyclopédies, nous partons chaque mois à la recherche d’un genre inconnu de l’histoire du cinéma. Ce mois-ci : quelques enfants (clair)voyants.


Les enfants jouent dans l’herbe, à la poupée, et autour d’eux une constellation de pâquerettes donne l’impression qu’ils lévitent dans un ciel nocturne. Le père arrive à bout de souffle, la police est à ses trousses. Il a trop peu de temps pour les embrasser. À peine est-il arrivé qu’il a déjà enfoui son butin de malheur dans le ventre de la poupée, et dans le ventre des enfants, un secret brûlant. Le secret brûle sans tarder: quand le père tombe sous les coups de la police, John, l’aîné, se tient le ventre à deux mains, son petit corps replié sur une douleur trop grande pour lui. Ce qui brûle en vérité, dans La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955), c’est une double malédiction: le père vient de condamner les petits à laisser beaucoup trop tôt leur enfance derrière eux, mais en leur barrant d’un même geste le chemin de la vie adulte. Car tout adulte, désormais, sera une menace, résumée dans le visage abject d’un faux pasteur aux yeux déments. John, sa sœur, et la poupée, viennent de recevoir le plus lourd des héritages, sous la forme d’un dessillement brutal: le monde des adultes, qu’ils voient désormais pour ce qu’il est, a la forme d’un cauchemar vrai. Et ce n’est qu’en apparence qu’une adulte leur offrira finalement le salut. Les cheveux blancs de Lilian Gish sont à peine trompeurs: derrière les rides, c’est une autre enfant martyre (celle du Lys brisé, celle des Deux orphelines [D. W. Griffith, 1919 et 1921]) qui leur ouvre sa porte. Soixante ans plus tard, une autre malédiction frappe un autre enfant, fugitif lui aussi. Là, trois adultes, dont ses deux parents, veillent sur lui du mieux qu’ils peuvent. Mais ils ne peuvent pas grand-chose: le destin incompréhensible de l’enfant de Midnight Special (Jeff Nichols, 2016), son effarante condition de voyant leur font peur autant qu’à lui. Et c’est pour les protéger eux qu’il doit masquer ses yeux sous d’épaisses lunettes de plongée. L’enfant voit trop, trop loin, ses visions l’épuisent, mais, aux adultes à qui, parfois, il les communique, elles sont littéralement insupportables. Sa malédiction est un don, don douloureux mais don quand même, dont le film révélera finalement le potentiel d’enchantement.

LUCIDITÉ DES ENFANTS

Rien de tel dans Shining (Stanley Kubrick, 1980), où souffre un autre voyant, pas plus vieux. Dans les couloirs de l’Overlook Hotel, ses parents ne voient que vieilles moquettes et chambres vides. Lui voit des mers de sang, des jumelles infernales, des vieilles dames obscènes. Il n’y a qu’un enfant pour voir ça, l’histoire vraie d’un hôtel maudit. Et d’ailleurs c’est à force de régression (son vœu morbide de revenir au temps d’avant le couple, avant la paternité, d’être enfin seul avec la machine à écrire qui est comme un gros jouet avec lequel il tape sans fin sa ritournelle de petit garçon – « All work and no play makes Jack a dull boy. ») que le père finira par voir les mêmes fantômes et goûtera durement, jusqu’à en finir pétrifié, la solitude de tous ces enfants voyants auquel le cinéma fantastique a réservé de si beaux films. Tous ces films disent une seule chose: l’âge adulte est celui où l’on cesse de voir, parce que voir fait trop peur – la lucidité est affaire d’enfant ; et celle du cinéma fantastique, donc. M. Night Shyamalan n’a pas légué pour rien à un enfant, dans Sixième sens (1999),le constat pénétrant qu’avait fait un jour le plus grand cinéaste du fantastique. «La vraie minorité sur cette terre, disait Jacques Tourneur, est la minorité des vivants. »