Cinéphile globe-trotter, le repéreur de décors Jamie Lengyel a emmené Docteur Strange, le héros du nouveau Marvel, des gratte-ciel new-yorkais aux temples tibétains. Rencontre avec un homme qui fait de la planète entière un plateau de cinéma.


On serait bien en peine de décrire en quelques mots le rôle de Jamie Lengyel. D’ailleurs, cet Anglais affable qui a sillonné les six continents pour dénicher les terres étranges de Jupiter. Le destin de l’univers de Lana et Lilly Wachowski (2015), le Londres apocalyptique des Fils de l’homme d’Alfonso Cuarón (2006) ou la Grèce mythologique du Choc des Titans de Louis Leterrier (2010) a lui-même du mal à raconter son métier, officiellement intitulé « repéreur » (« location scout » en anglais). « Disons que c’est un poste multicasquette, nous explique-t-il, lors d’une brève halte à Londres. Mon travail s’apparente en premier lieu à celui d’un directeur artistique. Je dois comprendre le projet du cinéaste et décrypter les besoins du scénario pour chercher ensuite les décors. Mais je suis aussi en partie producteur – il faut que je réfléchisse à l’aspect pratique du tournage, tout en gardant en tête les impératifs économiques d’un film. » Le pan production de son métier est, on s’en doute, le plus ingrat, notamment parce que des motifs bassement financiers peuvent radicalement conditionner les aspirations artistiques de Lengyel. « Un gros film avec des stars implique une énorme équipe de tournage, dont chaque déplacement représente des sommes d’argent colossales. Beaucoup de pays appliquent une politique d’abattements fiscaux ou de subventions destinés à attirer les gros tournages, ce qui influe énormément sur mes choix. Ces dernières années, c’est devenu un marché très compétitif. »

Doctor Strange par Scott Derrickson

Doctor Strange par Scott Derrickson

EN TERRES INCONNUES

Mais dès que Lengyel débute sa longue quête du décor idéal, sa fibre cinéphile reprend le dessus. « Une large part de mon travail consiste à révéler le potentiel visuel des décors. Parfois, je les filme à la GoPro, mais je préfère me limiter aux photos. Je suis un immense fan des films de Wes Anderson, en particulier parce qu’il travaille sur des plans fixes – pour moi, c’est comme ça que s’écrit vraiment la narration d’un film. Alors, je cherche des axes et des compositions qui seront cinématographiques et peuvent inspirer le directeur de la photo tout en incitant les producteurs à financer le voyage. » Son pouvoir de conviction a été mis à rude épreuve sur Doctor Strange. « Le décor de Katmandou fut le plus grand défi du film, déjà parce que c’est un pays peu coutumier des tournages, mais surtout à cause du tremblement de terre qui a frappé le Népal alors que nous étions en préproduction [en avril 2015, le Népal a été frappé par une série de tremblements de terre de magnitude 8, ndlr]. Nous avions fait les repérages deux mois avant et, pendant plusieurs semaines, nous avons hésité à retourner sur place. Nous ne parvenions pas à savoir si les lieux repérés étaient encore debout et nous avions peur que les infrastructures ne puissent plus accueillir notre équipe. Mais le réalisateur, le directeur de la photographie et les producteurs avaient bien compris à quel point filmer là-bas serait un atout pour le film. Et puis, c’était bien pour l’image de Katmandou : nous montrerions au monde que l’endroit n’était pas qu’un champ de ruines, qu’il y avait toujours autant de couleurs et de vie. » Surtout, Katmandou apporte une saveur unique au film. « Quand on tourne à Londres, comme c’est le cas de la plupart des blockbusters aujourd’hui, on a le contrôle total sur son environnement parce que l’on a accès à tout le matériel disponible. Mais quand vous allez à Katmandou, vous devez vous accommoder de peu. Vous perdez alors un peu le contrôle, et je pense que c’est ça que cherchent les équipes quand elles tournent en décors naturels, elles veulent se soumettre aux impératifs d’un endroit particulier. » Et si c’était finalement ça, le véritable travail de Lengyel : un guide sachant égarer les cinéastes dans l’univers de leur film ?


« Doctor Strange »
de Scott Derrickson
Walt Disney (2 h 10)
sortie le 26 octobre