Atteinte d’une maladie oculaire, Ava, une ténébreuse ado de 13 ans, vit son dernier été avant de perdre la vue. Dans une station balnéaire de Gironde, elle vole un chien noir qui la fascine, avant de tomber amoureuse de son maître, un jeune Gitan qui vit seul dans un bunker, sur la plage. Raccord avec son héroïne sauvage aux sens en émois, la jeune Léa Mysius signe un premier long de chair et de sensations, fascinant magma d’images brutes et de couleurs vives. Rencontre avec la jeune cinéaste.


D’où vient cette image forte – qui ouvre le film – d’un chien noir qui déambule sur une plage bondée ?
C’est le point de départ du scénario – cette image était déjà présente dans un de mes courts métrages. D’où elle vient? Sans doute de mon enfance, d’un chien qui s’appelait Lupo. Mais, ce qui m’intéresse, c’est la confrontation de ce chien sauvage, maigre, presque un loup, avec ces lieux très artificiels, ces plages bondées qui sentent la sueur et la crème solaire. Ce chien guide Ava dans son voyage vers la sensualité et la sexualité. D’abord elle s’intéresse au chien, puis au maître: elle passe de l’enfance à l’âge adulte. Je trouve ça très intéressant de tourner avec des animaux, même si c’est généralement déconseillé, parce qu’il y a beaucoup d’imprévus. Les acteurs sont obligés de s’adapter, d’oublier la caméra, ça met du naturel tout de suite.

« Ava veut réenchanter le monde. Elle dit : “J’ai peur de n’avoir vu que de la laideur.” »

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Les lieux sont très importants dans le film :les plages, le bunker. Tu les avais en tête dès l’écriture ?
Effectivement, dès le scénario, je connaissais presque tous les décors, puisque c’est l’endroit où j’ai grandi, vers Montalivet, dans le Médoc. On a tourné aussi dans les Landes, que je connaissais moins, on y a trouvé un océan plus violent, plus dangereux. C’était bien pour la partie sauvage du film. J’aime beaucoup ces paysages, ce côté bout du monde très intéressant, assez primitif, reculé. J’ai travaillé avec ma sœur jumelle pour la déco. C’est très agréable de travailler avec elle, parce qu’elle connaît les lieux aussi bien que moi.

Tu travailles avec d’autres gens de ta famille ?
Oui, plein ! Ma sœur est chef déco donc ; Paul, mon copain, est chef opérateur [Paul Guilhaume, ndlr] ; mon frère est assistant réalisateur; et mon autre frère est régisseur. J’aime bien m’entourer de gens proches.

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Ava perd la vue progressivement. Elle commence par ne plus voir en basse lumière, une fois la nuit tombée. D’où vient cette idée ?
Pendant que je travaillais sur le scénario, j’ai eu des migraines ophtalmiques très violentes. Du coup j’ai dû écrire dans le noir. L’idée vient de là. Ensuite j’ai rencontré des gens qui avaient cette maladie, la rétinite pigmentaire. C’est assez terrifiant : le champ de vision rétrécit de plus en plus. L’un d’eux m’a raconté qu’il rétrécissait même dans ses rêves. C’est pour ça qu’Ava se demande si ses rêves vont disparaître aussi.

Cette perte de la vue oblige Ava à développer ses autres sens. Elle découvre notamment la sexualité, avec une certaine avidité.
Au début de l’histoire, Ava a vraiment un problème avec le corps: celui de sa mère, des gens sur la plage, mais aussi et surtout avec le sien. Elle est extrêmement pudique, voire prude. Le fait de perdre la vue l’oblige à développer ses autres sens, à se connecter avec le monde. Ça devient très urgent de voir les choses, parce qu’elle ne va bientôt plus les voir. Elle a une grande avidité, en effet, mais elle est aussi très maladroite, par exemple quand elle montre ses seins à Juan… elle teste, elle est très animale en fait. Avec l’actrice Noée Abita, qui avait 17 ans au moment du tournage, on a beaucoup travaillé pour qu’elle ait l’air d’en avoir 13, on a travaillé sur la posture, la voix… On s’est aidés des costumes aussi en lui bandant les seins au début de l’histoire. Et puis petit à petit, on enlève les bandages, elle se redresse, elle s’ouvre, elle devient une femme.

Ava tombe amoureuse de Juan, un jeune Gitan. Le thème de l’étranger, de l’ouverture à l’autre, est important dans le film.
Oui. Je voulais parler du racisme et de la montée du FN. La perte de la vue est en quelque sorte une métaphore de la montée de l’obscurantisme. Le monde s’assombrit autour d’Ava. Juan, dans le film, est inspiré d’un garçon, Teddy, qui était au collège avec nous. Il était assez brillant, mais se faisait systématiquement martyriser par les profs et les élèves. Ça m’a beaucoup marquée quand j’étais enfant. Ça a réveillé une sorte de conscience politique.

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À un moment, la mère d’Ava insiste pour lui parler de sexualité pendant une balade, et la gamine excédée finit par se prendre un panneau de signalisation en pleine tête… Comment as-tu travaillé la relation mère-fille, très juste ?
La discussion sur le sexe vient d’une discussion que j’ai eue avec ma mère quand j’avais 13 ans. C’est un peu exagéré dans le film, mais à peine. (Rires.) Je voulais qu’il y ait un conflit générationnel. Finalement, la mère est beaucoup plus libre que sa fille. Elle n’a pas de problème avec sa sexualité, elle essaie de décoincer sa fille qui est beaucoup plus conservatrice qu’elle. Mais pour Ava c’est compliqué, elle a du mal avec cette mère qui prend de la place, qui est pleine de chair. Elle lui dit : « Je ne supporte pas ta voix, ton odeur. »

Pour accompagner la transformation d’Ava, le film bascule presque vers le fantastique, le merveilleux…
À la fois dans les décors et dans la manière de jouer, je voulais passer petit à petit du naturalisme à quelque chose plus proche du conte, jusqu’au film d’action à la fin; arriver à mélanger les genres non pas par ruptures mais progressivement. Ava, tout le long du film, préfère le surréalisme au naturalisme, le romanesque au réel, elle veut réenchanter le monde. Elle dit : « J’ai peur de n’avoir vu que de la laideur. » Et je voulais que le film aussi s’émancipe des manières de raconter un peu trop classiques, qu’il y ait une liberté, de l’insouciance, des petites parenthèses utopiques par rapport à ce monde liberticide qui inquiète Ava.

Quels films sur l’adolescence sont importants pour toi ?
Fish Tank d’Andrea Arnold, qui a une petite filiation avec Ava. Et il y a les films de Pialat, évidemment. J’ai revu À nos amours plusieurs fois avant de tourner, et on l’a regardé ensemble avec Noée. D’ailleurs, je lui avais fait répéter une scène d’À nos amours avec Laure [Calamy, qui joue sa mère, ndlr], je voulais décoincer des choses, sans user le dialogue du film avant de tourner. Le truc, c’est qu’elle se mettait à faire du Sandrine Bonnaire. C’était pas trop l’idée, donc bon… Mais c’était bien pour lui montrer comment une jeune actrice peut se donner. Et après, dernièrement, j’ai bien aimé Grave de Julia Ducournau. Dans le genre ado qui se donne, elle y va.

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Tu étais quel genre d’ado à l’âge d’Ava ?
13 ans, c’est quand j’ai quitté le Médoc pour aller vivre à la Réunion. Dans le Médoc j’étais un peu sauvage, je pense. J’habitais à la campagne, là où on a tourné. On avait des chevaux. Avec ma sœur, on passait notre temps dans les bois jusqu’à la nuit tombée, on partait à cheval à cru, on se baignait nues. Et après, la Réunion, c’était une ambiance différente, on était tout le temps dans l’eau, le surf… J’y suis restée quatre ans, jusqu’au bac. L’adolescence n’était pas compliquée.

À La Fémis, tu as suivi la filière scénario. Pourquoi ?
Depuis que je sais écrire, je veux être écrivain. Mais, ce qui m’intéressait, c’était comment écrire, la manière de tourner les phrases. Quand je me suis intéressée au cinéma, je me suis dit que c’était la réalisation qui me plaisait, mais j’ai compris qu’il fallait que j’apprenne à raconter des histoires. C’est pour ça que j’ai passé le concours en scénario.

Tu as coécrit le scénario du dernier film d’Arnaud Desplechin, Les Fantômes d’Ismaël. C’est arrivé comment ?
À La Fémis, je n’arrêtais pas de dire à tout le monde que j’adorais Desplechin, parce que c’est vrai. Je me demande même si ce n’est pas grâce à ses films que je fais du cinéma. C’est quand j’ai vu Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) que je me suis dit que c’était possible de faire le pont entre littérature et cinéma. Je travaillais avec une fille du département production qui, après La Fémis,  est partie travailler avec Pascal Caucheteux [le producteur de Desplechin, ndlr]. À un moment, ils cherchaient une scénariste, quelqu’un de jeune, qui avait du temps, donc ils m’ont appelée. J’avais l’avantage de très bien connaître ses films, presque par cœur. Ensuite, soit j’écrivais chez moi, je lui envoyais des trucs et puis il réécrivait, soit il écrivait et on relisait ensemble. Des fois, Arnaud me tendait l’ordinateur et me disait: « Allez-y, écrivez, n’ayez pas peur, je suis là ! » (Rires.) Il m’a vraiment appris à réfléchir sur le scénario, les scènes, les gens. Et même sur la manière de voir le monde, il m’a changée.


« Ava » de Léa Mysius Bac Films (1 h 45) Sortie le 21 juin