Film noir, mélodrame, road movie… mais encore ? Derrière les dénominations officielles retenues par les encyclopédies, nous partons chaque mois à la recherche d’un genre inconnu de l’histoire du cinéma. Ce mois-ci : le Saturne-film.


Dans la cave de la maison familiale, deux enfants jouent à se faire peur. Soudain un fracas sourd, à l’étage, les arrête net dans leur jeu : un monstre véritable est entré dans la maison, qui a commencé à tout casser. Il est en train de répandre de l’essence quand finalement l’aîné des enfants monte à sa rencontre et découvre son visage. Sidéré, le petit garçon s’étrangle : « Papa ? » Le monstre qui, au début de The Crazies (1973) de George Romero, craque une allumette pour réduire la maison en cendres, c’est le père, transformé en ogre, décidé à engloutir ses propres enfants, comme Saturne. Les pères-ogres sont légion dans l’histoire du cinéma (que l’on songe aux récents The Tree of Life [2011] de Terrence Malick ou Le Ruban blanc [2009] de Michael Haneke), mais seuls quelques films ont exploré, comme l’introduction glaçante du film de Romero, cet effroi d’enfant face au visage d’un père devenu diabolique. Derrière le miroir (Nicholas Ray, 1957) et Shining (Stanley Kubrick, 1980) mettent en scène une peur double, et paradoxale. Elle vient d’abord de l’inquiétante étrangeté d’un père qui se ressemble et en même temps ne se ressemble plus. C’est l’irruption d’un étranger dans la maison, comme le suggère cette scène précoce de Derrière le miroir durant laquelle le père, pris de malaise sur le pas de la porte, se met à presser nerveusement le bouton de la sonnette. Qui est là ? Le Mal, déguisé sous le masque de la famille. À moins que le Mal ne soit dans la famille elle-même, dans l’idée même du père. Là est le paradoxe : l’emprise exercée par le monstre n’est pas si différente de celle qu’il exerçait sous son visage d’agneau. Le monstre, c’est le pouvoir acquis d’emblée au père, sous la forme de l’autorité patriarcale. Entre le père aimant et celui qui veut dévorer sa progéniture, il n’y a qu’un changement d’échelle, une ombre qui grossit – celle de James Mason sur les murs de la maison de Derrière le miroir, ou celle évidemment du pasteur de La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1956), puisqu’à travers ce faux père menaçant, c’est le vrai père des enfants qui exerce la tyrannie du secret mortel qu’il leur a confié. De Derrière le miroir à Shining ou au méconnu Parents (Bob Balaban, 1989), c’est un même passage à l’acte qui vient percer les apparences du bonheur familial et dire que tous les pères ont secrètement envie de tuer leurs enfants. Y compris et surtout quand il s’agit de les protéger, comme le suggérait le père bouleversant de Take Shelter (Jeff Nichols, 2012), indistinctement père idéal et ogre fatal, condamnant sa famille à un bunker d’amour et d’angoisse.