De Men in Black (Barry Sonnenfeld, 1997) à La Planète des singes (Tim Burton, 2001), le prodige des effets spéciaux de maquillage Kazuhiro Tsuji fut une étoile filante qui éblouit le grand écran avec des œuvres d’une perfection et d’un raffinement sans équivalent. Pourtant, le Japonais n’a aujourd’hui que du mépris pour sa carrière cinématographique.


Le soir du 25 mars 2001, alors qu’il reçoit l’Oscar des effets spéciaux pour Le Grinch, (Ron Howard, 2000), la star des trucages Rick Baker intronise Kazuhiro Tsuji auprès du tout Hollywood : « Si je ne devais remercier qu’une seule personne, déclare-t-il à la tribune, ce serait Kazuhiro Tsuji […] Il mériterait d’être ici, à mes côtés. » En coulisses, Tsuji, qui a conçu et posé la plupart des maquillages prosthétiques (maquillages nécessitant la fabrication de prothèses) du film, a pourtant déjà commencé à déchanter sur l’industrie du cinéma. « Le Grinch est l’un des plus mauvais souvenirs de ma vie, se souvient-il, et Jim Carrey est la personne la plus odieuse que j’ai rencontrée. » Quinze ans plus tôt, le jeune Japonais ne rêvait pourtant que de Hollywood. Bien qu’élevé au pays de Godzilla, il qualifie les trucages de ses compatriotes d’« embarrassants » et n’a d’yeux que pour les images produites de l’autre côté du Pacifique.

Kazuhiro Tsuji

L’ENVERS DU DÉCOR

« Quand j’ai vu La Guerre des étoiles, j’ai su que je voulais travailler dans les effets spéciaux. » Mais celui qu’il vénère plus que tout, c’est Dick Smith, le père fondateur des trucages modernes, auteur du vieillissement de Marlon Brando dans les deux premiers volets du Parrain, ou de la possession de Regan dans L’Exorciste. Tsuji achète à prix d’or le magazine américain Fangoria dans les boutiques spécialisées de Kyōto pour y découvrir les derniers exploits de son idole. Et c’est au bas de l’une de ces pages qu’il aperçoit un beau jour l’adresse de Dick Smith.  « Je lui ai envoyé des photos d’un maquillage de Lincoln que je m’étais appliqué, avec une lettre dans laquelle je lui demandais conseil. Dix jours plus tard, je recevais une longue réponse. » S’ensuit un échange épistolaire au cours duquel Tsuji progresse à grands pas, tandis que Dick Smith chante les louanges du Japonais auprès de ses confrères américains. Tant et si bien que Tsuji est sollicité pour travailler dans le saint des saints : la compagnie Cinovation de Rick Baker. Un film plus tard – Men in Black –, Kazuhiro Tsuji devient le bras droit de Baker, pour qui il conçoit surtout des trucages réalistes d’une authenticité troublante. Son travail, comme les vieillissements d’Adam Sandler dans Click. Télécommandez votre vie (Frank Coraci, 2006), ou les métamorphoses d’Eddie Murphy dans Norbit (Brian Robbins, 2007), impose de nouveaux standards dans le milieu. Et même quand les effets spéciaux physiques sont noyés dans le raz-de-marée des technologies numériques, Tsuji continue de briller. Ainsi, c’est lui qui conçoit le personnage vieux de Brad Pitt de L’Étrange Histoire de Benjamin Button (David Fincher, 2009). « Avec Akira Kurosawa, pour qui j’ai aussi travaillé, David Fincher est le seul cinéaste qui possède un niveau d’exigence satisfaisant. » Car Tsuji le perfectionniste est rongé par la frustration. « Je n’ai rien fait d’estimable pour le cinéma », juge-t-il aujourd’hui. Et puis, le 30 juillet 2012, son mentor Dick Smith décède. « Dick était comme un père pour moi. Dans nos ultimes discussions, j’ai compris que les gens qui ont passé leur vie à travailler pour le cinéma n’étaient jamais épanouis. Pour moi, c’est comme si tout l’art des maquillages d’effets spéciaux s’était éteint avec Dick Smith. »

L’ADIEU AU CINÉMA

Depuis ce décès, la vie de Tsuji se déroule loin des plateaux de tournage. Il transmet tout d’abord son savoir dans les écoles. C’est dans ce cadre que nous l’avons rencontré, en mars dernier, alors qu’il éblouissait des élèves en vieillissant un jeune cobaye à l’institut Make Up For Ever à Saint-Denis. Mais surtout, les galeries d’art s’arrachent ses œuvres, des bustes hyperréalistes et surdimensionnés de personnalités. Un changement de vie radicale dont Tsuji continue de se féliciter : « Quand je travaillais pour le cinéma, je ne faisais qu’attendre : attendre qu’on m’embauche ou que le film se fasse… Aujourd’hui, en tant qu’artiste, je suis enfin le moteur de ma vie. »