Pour un réalisateur, concevoir un film au sein du studio Pixar est un combat de tous les instants : combat contre la lourdeur de la technologie, combat contre l’inertie d’un grand studio, combat contre les affres de la création… Récit de guerre d’Andrew Stanton, vétéran fourbu mais heureux, au terme de sa dernière bataille : Le Monde de Dory.


« Voici le bébé de Steve Jobs ! » C’est ainsi que Jeannette Marqueur, l’une des responsables du studio, nous accueille au cœur de Pixar, un building conçu à grands frais il y a seize ans par le fondateur d’Apple et mécène du studio d’animation fondé par John Lasseter et Ed Catmull dans les années 1980. Érigé au sein d’un campus de six hectares, à quelques kilomètres du centre de San Francisco, ce studio a été conçu par Jobs comme un cerveau, avec ses deux hémisphères : la partie droite est réservée aux créatifs (peintres, designers, scénaristes…), la gauche, aux techniciens ; et les deux catégories de personnel sont amenés à se croiser dans le grand hall central, Jobs ayant eu à cœur de favoriser au maximum l’échange entre les deux mille employés de la compagnie. Il avait même très sérieusement envisagé de concevoir des toilettes mixtes, avant que les syndicats n’y mettent le holà. C’est dans cette machine, splendide et imposante à la fois, que le réalisateur Andrew Stanton appose les dernières touches à son nouveau film, Le Monde de Dory, suite du Monde de Nemo dans laquelle Dory, le poisson amnésique, brave les océans pour partir en quête de ses origines. « Quand j’ai revu Le Monde de Nemo pour sa conversion en relief, raconte le réalisateur, je me suis soudain inquiété pour Dory : j’ai ressenti un impérieux besoin de ne pas la laisser seule, déracinée. J’avais besoin de raconter son histoire. » Beaucoup ont pensé que le retour du réalisateur de Wall-E dans le giron de Pixar était lié à l’échec de son film en prise de vue réelle, John Carter. Pour le cinéaste, ce retour aux sources était pourtant loin de n’avoir que des avantages. « J’ai adoré faire du cinéma live. Le rythme de travail, plus soutenu que dans l’animation, correspond à mon tempo créatif. À l’inverse, rien n’est acquis dans l’animation, et la moindre chose qui apparaît à l’écran réclame mûre réflexion. »

L’ARTISTE vs SES OUTILS

La machine Pixar a beau être superbe, elle n’en reste pas moins laborieuse : un seul plan peut demander jusqu’à treize mois de travail. Une telle inertie comporte fatalement des risques pour un cinéaste – « Il y a tant de paramètres qu’il est nécessaire d’être épaulé pour ne pas se perdre dans ce long processus. » L’enjeu est avant tout technologique. Car même après trente ans d’existence, Pixar, qui a conçu le premier long métrage en image de synthèse avec Toy Story, se bat constamment avec les machines pour « rendre la technologie aussi souple que le processus créatif », comme l’explique John Halstead, superviseur technique du Monde de Dory. Grâce à cette équipe, Stanton a ainsi employé sur Le Monde de Dory des outils qui lui permettaient de choisir lui-même et en temps réel ses cadres dans l’environnement virtuel du film, ou de manipuler à loisir les éléments liquides pour, selon ses propres termes, « rendre l’océan sexy ». Mais si Pixar vient de faire techniquement un nouveau pas de géant avec Le Monde de Dory, c’est sur un autre champ de bataille que se joue véritablement le sort du film.

L’ARTISTE vs SON ŒUVRE

On peut s’en étonner, au regard du cadre idyllique conçu à leur attention, mais Pixar a plusieurs fois limogé ses cinéastes en poste : Brenda Chapman a été contrainte d’abandonner le tournage de Rebelle ; Jan Pinkava fut remplacé par Brad Bird sur celui de Ratatouille ; et, plus récemment, l’un des pères fondateurs du studio, Bob Peterson, a été démis de ses fonctions sur celui du Voyage d’Arlo. Des licenciements ou des changements d’affectation qu’il serait tentant d’associer aux enjeux économiques de ces blockbusters aux budgets colossaux. Mais si l’on en croit Stanton, Pixar, dont le combat contre les argentiers de Disney a fait les choux gras de la presse professionnelle, se serait toujours refusé à plier face au dieu dollar. « On ne conçoit jamais nos films en fonction des études de marché. Je ne fais confiance qu’à mon instinct, et je ne réfléchis jamais au public. Encore moins aux enfants. D’ailleurs, j’ai un quasi-final cut sur Le Monde de Dory. Pourtant, le maître du film, ce n’est pas moi, c’est mon histoire. » C’est sur ce terrain que les cinéastes sus-cités ont déposé les armes. Stanton lui-même a longtemps cru qu’il ne sortirait pas victorieux du Monde de Dory. « J’ai eu peur de ne pas pouvoir finir le film quand j’ai compris que Dory, qui était parfaite en personnage secondaire dans Le Monde de Nemo, n’avait peut-être pas l’étoffe d’une héroïne, en particulier parce qu’elle souffre de pertes de mémoire à court terme… » Pour affronter la longue épreuve du scénario, Pixar a fourbi ses meilleures armes. Le studio est le premier à avoir mis en place le story reel, un brouillon du film en dessin animé constamment modifié et qui aura demandé trois ans et demi de travail à Stanton. Mais surtout, le succès de Pixar repose en large partie sur son brain trust, un groupe de réflexion réunissant les têtes pensantes de la compagnie auquel chaque réalisateur doit, tous les quatre mois, soumettre son film en cours de conception. « C’est un épisode impitoyable, durant lequel votre ego est mis à rude épreuve, raconte Stanton, qui avait changé tout le troisième acte de Wall-E suite à une séance catastrophique. C’est un exercice souvent pénible, mais très bénéfique. » C’est aussi une cellule régie exclusivement par des créatifs, qui s’assurent que l’intégrité de l’œuvre ne se perde pas au cours de son long développement. Car le brain trust n’est pas un censeur ou un juge, seulement un guide. « Sur Le Monde de Dory, j’ai compris, au bout de plusieurs mois de bataille, que c’est en affrontant le souci narratif que me posait Dory que je pourrais m’en sortir. Il ne fallait pas escamoter cet obstacle, mais, à l’inverse, en faire l’enjeu scénaristique principal du film. » Finalement, tout le projet d’un film Pixar s’apparente au voyage de Dory : partir d’une envie intime, pour se risquer dans l’immensité de l’océan ; puis maîtriser son environnement grâce à des amis rencontrés en chemin, pour aboutir à une satisfaction toute personnelle. « Quelle que soit l’histoire que vous racontez, conclut Stanton, elle est amenée à devenir votre thérapie si vous vous y investissez pleinement. Je pense que l’un des objectifs d’une œuvre d’art, c’est de raconter quelque chose sur soi. »


Le Monde de Dory
d’Andrew Stanton et Angus MacLane (1h35)
sortie le 22 juin