Si Get Out est une telle réussite, c’est aussi parce que Jordan Peele connaît ses classiques. Cinéphile revendiqué, ce jeune réalisateur et humoriste américain ressuscite, avec son film d’horreur sur fond de racisme dans l’Amérique post-Obama, les grandes heures du cinéma paranoïaque des seventies. Retour sur un genre dans lequel la flippe est aussi philosophique que politique.


Phénomène inattendu, Get Out a littéralement retourné le box-office américain. Produit par Jason Blum, le roi des films d’horreur économes et efficaces, ce premier film sans star, réalisé par l’un des membres du duo comique Key & Peele – certes populaire outre-Atlantique, mais que l’on n’attendait pas là –, avait déjà « remboursé » cinq fois son budget (moins de 5 millions de dollars) lors du premier week-end de son exploitation aux États-Unis. Face aux Goliath des superproductions américaines, le film propose une équation imparable: du pur divertissement, mais profondément politique et cathartique. Si l’Amérique s’est engouffrée en masse dans les salles pour découvrir ce qui se cache derrière cette histoire d’un jeune Noir américain qui fait la rencontre des parents de sa petite amie blanche, c’est qu’elle cristallise les tensions et les interrogations du pays. L’Amérique de Black Lives Matter, du nom du mouvement né en 2013 après l’acquittement du meurtrier de Trayvon Martin, devenue en prime aujourd’hui l’Amérique de Trump, est au cœur du film de Jordan Peele. À l’instar du récent Moonlight (Barry Jenkins, 2017), mais aussi de 12 Years a Slave (Steve McQueen, 2014) ou de Selma (Ava DuVernay, 2015), le cinéma de l’ère Obama a beaucoup questionné, grâce à des œuvres résolument politiques, le sort tragique des Afro-Américains dans l’histoire, la culture et la société américaine. Tout aussi engagé, Peele utilise quant à lui un ingrédient imparable: le cinéma de genre.

L’Invasion des profanateurs de Philip Kaufman (1979)

L’Invasion des profanateurs de Philip Kaufman (1979)

DANS SA PEAU

Se contenter de définir Get Out comme un film d’horreur, ce serait manquer l’essentiel. Si le film s’amuse évidemment à nous faire sursauter, l’horreur qu’il provoque est beaucoup plus subtile, intellectuelle, et résonne de manière beaucoup plus forte avec notre rapport à l’époque que les autres récents films d’horreur à succès (Insidious et Conjuring. Les dossiers Warren de James Wan, par exemple). Get Out est un film paranoïaque, au sens noble du terme. C’est-à-dire un film construit sur l’incertitude et le doute persistant, malgré les apparences, que quelque chose ne tourne pas rond. Où héros et spectateurs se font peut-être des films, à moins que… Avec Chris, on découvre ainsi la famille de Rose avec un soupçon d’a priori négatif – « est-ce qu’ils savent que je suis noir ? »lui demande-t-il, inquiet avant même la rencontre à l’idée d’affronter regards insistants et remarques gênantes.

Get Out (2017)

Get Out (2017)

 

Une inquiétude qui ne le lâchera pas, une fois arrivé dans l’imposante demeure bourgeoise isolée en pleine campagne. Tout semble trop normal, trop joyeux. Quelque chose cloche, forcément. Habilement, la mise en scène nous invite à voir le monde à travers les yeux de Chris, et à relever avec lui le moindre détail – un verre qui déborde, un téléphone débranché, un jardinier trop souriant –, comme autant d’indices d’un dérèglement, tapi sous un calme apparent et très flippant. En positionnant ainsi la tension à la surface des choses, en réduisant au minimum les effets, Jordan Peele excite notre imaginaire. Difficile de discerner alors la frontière entre nos peurs, nos fantasmes et la réalité.

« Ces films paranos, en donnant raison à leur héros, s’ouvrent à l’impensable. »

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LES NÉVROSES DE L’AMÉRIQUE

Si la recette est efficace, c’est parce qu’elle a déjà fait ses preuves. Dans les années 1970, l’Amérique vit une succession de crises politiques et sociales majeures. Outre le scandale du Watergate, qui aboutit en 1974 à la démission du président Richard Nixon, les États-Unis voient l’émergence d’une contre-culture, des mouvements contestataires raciaux, hippies, féministes et gays qui luttent pour donner la parole aux minorités discriminées. En résulte un pays sous tension, divisé entre progressisme et conservatisme, auquel le cinéma américain offre une caisse de résonance en produisant toute une série de films flippés, centrés autour de la figure du « parano » – c’est-à-dire celui qui ne croit pas et qui remet le monde en cause. Politiquement d’abord avec des œuvres comme À cause d’un assassinat (1975) et Les Hommes du président (1976) d’Alan J.Pakula, dans lesquelles des journalistes révèlent de terribles complots au péril de leurs vies. Get Out ravive quant à lui une autre tendance du cinéma des seventies, davantage tournée vers le genre et la série B, mais tout aussi parano: pour décrire les tensions et les mutations sociales de l’époque, le Nouvel Hollywood s’est ingénié à raconter des histoires inquiètes de personnage pris au piège d’une société qui déraille, prête à les dévorer.

Les Femmes de Stepford de Bryan Forbes (1975)

Les Femmes de Stepford de Bryan Forbes (1975)

 

Influence revendiquée par Jordan Peele pour Get Out, qui en reprend même certaines scènes, le génial Les Femmes de Stepford de Bryan Forbes (1975) dénonce ainsi le patriarcat par le biais d’une héroïne féministe qui s’étonne puis s’alarme de l’asservissement semble-t-il volontaire des femmes au foyer d’une banlieue américaine. Jouant sur la même multiplication de détails que Get Out (des regards insistants, des gestes inappropriés, de petits dérapages aussi anodins qu’inquiétants), le film dénonce l’asepsie de l’Amérique jusqu’à une folle révélation qui l’embarque vers le fantastique. Car ces films paranos, en donnant raison à leur héros, s’ouvrent à l’impensable. L’étrange et le surnaturel s’invitent comme une explication à la déraison du monde, comme dans la série culte des années 1960 La Quatrième Dimension de Rod Serling, diffusée de 1959 à 1964 par CBS. On retrouve ce procédé en 1968 dans le Rosemary’s Baby de Roman Polanski, adapté, comme Les Femmes de Stepford, d’un roman de l’écrivain américain Ira Levin, avec son héroïne enceinte au cœur d’une machination sataniste. Mais c’est aussi L’Invasion des profanateurs de Philip Kaufman (1979), avec ses extraterrestres qui clonent et remplacent l’humanité, l’entreprise démoniaque de Seconds. L’opération diabolique de John Frankenheimer (1967) qui change votre identité et transforme votre vie en cauchemar, ou même, plus tardivement, les aliens colonisateurs d’Invasion Los Angeles de John Carpenter (1989) qui utilisent le consumérisme pour asservir l’humanité. À chaque fois, des héros en marge découvrent que le calme apparent de la société est un leurre. Une manière ludique et dynamique d’inviter le public à la réflexion politique et philosophique, de dénoncer les impasses et les impostures d’une société apparemment pacifiée. Jouant habilement sur nos préjugés et nos acquis, Get Out, comme ses illustres aînés, imagine ainsi le cinéma de genre comme le meilleur moyen d’ouvrir la discussion, en l’occurence sur le racisme contemporain. Le succès du film outre-Atlantique laisse espérer que l’Amérique est prête à se regarder enfin en face.