Dans un pays sans cinémas ou presque, les ciné-clubs offrent aux citoyens un lieu pour faire vivre les films, la culture et le débat.


En  Algérie, voir un film sur grand écran relève plus de la fiction que de la réalité. La « décennie noire » et des années de politique en défaveur de la culture ont eu raison de la plupart des salles de cinéma. Le ministère de la Culture annonçait ainsi en 2015 que 95% des quatre cents salles que compte le pays étaient fermées, laissées à l’abandon. Le journal Algérie 1, repris par Courrier international, constatait à l’époque : « Ces salles sont “victimes” d’un problème administratif que le gouvernement rechigne curieusement à régler. […] Elles dépendent légalement du conseil municipal, le ministère de la Culture peine à récupérer leur gestion. » Si bien qu’aujourd’hui une vingtaine d’entre elles seulement est en activité. C’est peu, pour un pays qui compte plus de 41 millions d’habitants… Mais les Algériens peuvent  aussi compter sur une poignée de ciné-clubs pour étancher leur soif de cinéma.

CINÉMAS DE PATRIMOINE

À Mascara, au nord-ouest du pays, le cofondateur du plus ancien d’entre eux encore en activité, Mohamed Elkeurti, évoque, un brin nostalgique, un âge d’or de la cinéphilie algérienne entre la fin des années 1960 et la fin des années 1970 : « Les cinémas ne désemplissaient pas. » Aux côtés des cinémas traditionnels, les ciné-clubs pullulaient, et avaient même leur propre fédération. Certains étaient ambulants, comme les ciné-pops de René Vautier qui, après l’indépendance, sillonnaient l’Algérie sous la devise « Vers le socialisme par le cinéma, en dehors de toute censure». La production locale était florissante – à l’image de Chronique des années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina, Palme d’or en 1975 –, et les films d’Alfred Hitchcock et d’Ingmar Bergman squattaient le petit écran, notamment grâce au Télé Ciné Club d’Ahmed Bedjaoui, émission phare diffusée dès 1969. Bref, le septième art avait une place de choix  dans le quotidien de nombreux Algériens. Cette vivacité culturelle prend fin dans les années 1980, peu après l’arrivée du président Chadli Bendjedid. Affaiblies par des problèmes structurels, les salles de cinéma commencent à mettre la clé sous la porte, et les ciné-clubs souffrent de l’intervention de l’État, qui ordonne à la cinémathèque algérienne de ne plus les fournir en films. La guerre civile qui éclate en 1991 entérine la rupture entre les Algériens et le grand écran, et la disparition de tous les ciné-clubs. Tous, sauf celui de Mohamed Elkeurti : chaque semaine, dans une pièce en sous-sol, sur une télévision, on se retrouve pour voir un François Truffaut, un John Huston… « Il y avait des explosions dehors, se souvient le sexagénaire. Mais hors de question d’arrêter. On faisait notre projection avec débat, on avait un public fidèle. C’était une manière de continuer à exister. »

Au sortir de la « décennie noire », un autre ciné-club s’apprête à relever une mission de taille. Dès janvier 2000, Chrysalide est, à Alger, l’un des tout premiers clubs à éclore. Parmi ses membres, réunis autour de films muets, de westerns, de classiques du cinéma russe, on compte Karim Moussaoui, Hassen Ferhani ou Sofia Djama, qui deviendront trois réalisateurs majeurs de la nouvelle génération du cinéma algérien. Chrysalide fait office d’école de cinéma, dans un pays où il n’y en a pas. Djalila Kadi-Hanifi, présidente de Chrysalide et écrivaine, se souvient : « Selon moi, leur passage au ciné-club a été décisif sur leur choix professionnel. » Si Chrysalide n’existe plus aujourd’hui, le ciné-club de Mascara continue d’offrir un espace de découvertes, tout comme ses équivalents qui ont poussé un peu partout dans le pays. Sonia Ahnou, une monteuse très impliquée dans l’éducation à l’image (elle s’est occupée de plusieurs ciné-clubs à Béjaïa, Tizi Ouzou et Alger) a recensé au moins dix- huit clubs, situés principalement dans les grandes villes. Projets citoyens et associatifs, financés par les cotisations de leurs membres ou par le prix du ticket d’entrée et animés par des bénévoles, ils tentent comme ils peuvent de combler le désintérêt du gouvernement pour le cinéma et l’absence de diversité sur les écrans – à l’exception des salles de  la cinémathèque, les rares cinémas en fonctionnement ne programment pour ainsi dire que des blockbusters hollywoodiens.

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Sofia Djama

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Karim Moussaoui

CLUBS DE RENCONTRES

Nabil Ait Said et Redouane Madani ont ainsi fondé Cinuvers pour partager des œuvres majeures et inciter les spectateurs à sortir de chez eux – car en Algérie, les films se regardent presque toujours dans l’intimité du foyer, en version pirate. « Au départ, on se retrouvait à la maison entre potes pour regarder un film et en parler », dit Nabil. « C’est juste le groupe de potes qui a grandi », ajoute Redouane. Dans la salle de cinéma Zinet, autrefois occupée par Chrysalide et située dans un centre commercial à quelques mètres du musée national des beaux-arts d’Alger, ils proposent chaque vendredi, à un public de tous âges et contre une entrée à 200 dinars (1,50 € environ), un film en lien avec un thème qui change tous les mois. En octobre, le remake était à l’honneur avec Blade Runner de Ridley Scott ou Les Infiltrés de Martin Scorsese. En plus de permettre la diffusion d’œuvres du cinéma classique ou d’auteur, les ciné-clubs remplissent selon Sonia Ahmou trois missions : « Réhabiliter les salles de cinéma abandonnées en s’y installant, rendre visible les films algériens auprès des Algériens, et créer un espace de liberté d’expression par le débat, idéalement  entre le public et les cinéastes. »

Essence même d’un ciné-club, le débat tend rapidement, en Algérie, vers des thématiques très politiques – même si l’autocensure menace. « Les débats sont libres, mais on évite de passer des films qui peuvent heurter, comme ceux qui parlent de la religion ou de sexe », explique Mohamed Elkeurti. Acteur (chez Tariq Teguia, et en décembre dans Les Bienheureux de Sofia Djama), militant communiste très investi dans l’action culturelle et sociale, Kader Farès Affak organise le ciné-club « Un regard, des idées, un débat » dans les locaux du Sous-Marin, son café littéraire-galerie d’art à Alger. Il insiste sur l’importance de la présence des cinéastes pendant les débats. « Qu’est-ce qu’on partage avec les gens, avec les pauvres ? Une aide alimentaire, des vêtements ? Est-ce qu’on n’a pas aussi la responsabilité de partager avec eux la culture ? » Remplacer les salles et les écoles de cinéma, réintroduire les films, les débats et la culture dans le quotidien de tous les Algériens : c’est beaucoup à porter. Pour Abdenour Hochiche, chargé de mission cinéma à l’Institut français d’Alger, quand le ciné-club redeviendra uniquement ciné-club, ce sera bon signe : « Ça signifiera que le pays aura à nouveau des salles et une vie normale de cinéma. »