Basket Case, Elmer le remue-méninges, Frankenhooker. Si ces titres ne vous disent rien, c’est que vous êtes une personne de bon goût. Tant pis pour vous. Car les films de l’Américain Frank Henenlotter comptent parmi les plus hallucinants jamais enfantés – malgré des budgets ridicules. Rencontre avec le dernier géant du cinéma d’exploitation, de passage à Paris mi-septembre pour l’Étrange Festival.


J’étais conscient que Basket Case était mauvais. Je pensais qu’il resterait une semaine à l’affiche.

Un simplet trimbale son frère siamois difforme dans une panière en osier qu’il n’ouvre que pour laisser ce dernier massacrer ceux qui les ont séparés ; mais il rencontre une fille, et le frérot jaloux le fait tomber d’un immeuble (Basket Case). Un savant fou en herbe perd sa fiancée dans un accident de tondeuse à gazon et tente de recoller sa tête sur des morceaux de prostituées, mais la créature s’empresse de retourner faire le tapin (Frankenhooker). Comment un cinéphile américain, passionné par les films de John Ford, Howard Hawks ou Alfred Hitchcock, est-il devenu le maître incontesté de la comédie trash fauchée et outrancière ? L’histoire de Frank Henenlotter est d’abord celle d’un garçon devenu accro très tôt au cinéma. « J’étais un gamin solitaire. J’étais odieux avec presque tout le monde et je n’avais aucun ami. Regarder la télé était mon activité favorite. À l’époque, je me fichais du genre ou de la qualité des films. Ce qui me plaisait, c’était l’artifice du cinéma, la manière, si différente de la vie réelle, dont les personnages parlaient et bougeaient. Il y avait là une fausseté, mais une fausseté hypnotisante. » Tout aurait pu s’arranger s’il n’avait découvert, lors d’une sortie scolaire au musée d’Histoire naturelle, la 42e rue de Manhattan.

Basket Case

Basket Case

MONSTRES ET STUPÉFIANTS

À l’orée des années 1970, les innombrables cinémas du quartier, splendides mais décrépits, exploitent les films de séries B et de séries Z. Il s’y sent comme chez lui. « J’adorais l’enthousiasme des spectateurs. De petits détails suffisaient à les exciter : la violence, les accidents de voiture, les seins, les flingues, les mallettes de cash – tous les clichés de l’exploitation. Par contre, si le film était ennuyeux, il y avait du grabuge. Ils jetaient de la bouffe sur l’écran, certains allumaient leur radio, des bagarres éclataient. » À l’extérieur, le spectacle est tout aussi pittoresque : putes, clochards, junkies et marginaux de tout poil se mélangent. Pour Henenlotter, une addiction en appelle une autre : après la coke, le cinéma : il se met à la réalisation en 1982. Son premier long métrage, Basket Case, réalisé pour 35 000 dollars, le fait passer de simple consommateur à agent du désordre de la 42e rue. « À cette époque, il y avait tellement de salles qu’on pouvait vendre n’importe quoi. J’étais conscient que Basket Case était mauvais. Je pensais qu’il resterait une semaine à l’affiche, mais il a squatté la séance de minuit pendant deux ans et demi dans un cinéma de Greenwich Village. » Fort de ce succès (que la vidéo transformera en culte), il signe entre 1988 et 1990 trois films délirants (Basket Case 2, Elmer le remue-méninges, Frankenhooker) qui déclinent tous la thématique centrale de son existence, celle de l’addiction. Addiction au sexe (de la levrette entre monstres à l’explosion de putes), aux drogues (du parasite Elmer au « supercrack »), à l’autre (fiancées ou parents) et, bien sûr, au cinéma (les incessantes citations de Frankenhooker). Soit autant de témoignages d’amour à la 42e rue et à ses monstres de chair et de silicone dans lesquels la satire l’emporte toujours sur le gore, comme si l’humour était le seul rempart fonctionnel à la folie. Ainsi, au début de Frankenhooker, lorsque le héros confie à sa mère, dans un monologue troublant, sa crainte de perdre ce qui lui reste de raison, celle-ci lui répond : « Tu veux un sandwich ? » Mais les temps changent et, après un Basket Case 3 tourné sans plaisir en 1992, Henenlotter disparaît en même temps que le New York qu’il aimait, retournant à la cinéphile déviante (la collection Sexploitation de Something Weird Video) au moment où Manhattan est nettoyé de ses freaks. Voir ses films reste la meilleure manière d’éprouver la jubilation toxique de cet enfer perdu, en attendant qu’il n’essaye à nouveau – après le dégoûtant et décousu Bad Biology en 2008 –, par le biais de la fiction, de lui redonner vie.