Girls girls girls


On a pas mal râlé ces dernières années. Pas tant parce qu’il y avait peu de cinéastes femmes en Compétition (cette année encore, elles sont 3 sur 21) que pour le manque d’épaisseur et d’ambition dans la manière d’écrire et de filmer les filles : mégère manipulatrice, fofolle en quête du grand amour, mère débordée ou simple objet de fantasme, pas grand chose à se mettre sous la dent niveau réalisme et diversité. Eh bien mesdames et messieurs, on ne sait pas si la prise de conscience vient des sélectionneurs ou des cinéastes, mais cette année, hormis quelques exceptions (poke Cristi Puiu), on n’en finit plus de se réjouir de la richesse, de l’ambivalence et de la complexité des femmes à l’écran. Certains films s’amusant même à inverser les rapports hommes-femmes traditionnels jusqu’à la parodie – il faut par exemple voir la démente Sandra Hüller exiger (et obtenir) d’un plan cul qu’il éjacule sur un petit four dans Toni Erdmann de Maren Ade. Mais la Palme revient indéniablement au Coréen Park-Chan Wook qui, dans son Mademoiselle, fait amèrement regretter à l’élément masculin de son triangle amoureux ses délires paternalistes : « Je ferai de toi une autre femme. » Ca ira, merci.

Et aujourd’hui, les femmes étaient particulièrement à l’honneur sur la Croisette. Ce matin, on retrouvait en compétition celui qui les filme (et les aime) comme personne, au bord de la crise de nerfs ou pas. Après une série de films mixtes (Les Amants passagers, La Piel que habito, Etreintes brisées) Pedro Almodóvar revient avec un film purement féminin, avec deux actrices pour le prix d’une pour interpréter son héroïne Julieta à différentes périodes de sa vie (Adriana Ugarte et Emma Suárez). Marquant le passage à l’âge de raison du cinéaste qui souffle les bougies de son vingtième long métrage, Julieta est son premier drame pur, sur l’errance d’une mère ravagée par la disparition de sa fille.

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« Voy a contarte todo. » Immense conteur, Almodóvar sait nous embarquer comme personne dans la mécanique impeccablement huilée de sa narration épistolaire. Au pupitre, Julieta, une mère qui a perdu tout contact avec sa fille, Antía, volatilisée sans crier gare des années plus tôt, et qui décide de « tout lui raconter », soit le destin tragique de sa triste vie. Il y a bien longtemps, avant de refaire sa vie à Madrid, Julieta rencontrait le père d’Antía, un marin originaire de Galice, dans un train, et le suivait sur ses terres tempétueuses, dans sa grande maison tenue par une gouvernante de mauvais augure (Rossy de Palma, intrigante dans ce rôle à contre-emploi et sur le fil). Sans une once d’humour, d’esprit provoc ou d’afféterie kitsch qui ont fait sa renommée de cinéaste de la Movida, mais avec une maîtrise totale, Almodóvar livre un drame sombre et sobre en forme de tragédie grecque, avec son héroïne accablée par la culpabilité, la fatalité, et la douleur insurmontable d’une mère abandonnée.

« On dit souvent que les femmes à Cannes… Mais vous voyez, Voir du pays a été réalisé non pas par une, mais deux femmes ! » lançait Thierry Frémeaux sur la scène de la salle Debussy, avant la projection du film de Delphine et Muriel Coulin en sélection Un Certain Regard.

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Avec leur film, c’est la question du peu de femmes dans l’armée qu’ont explorée les sœurs cinéastes. Deux meilleures amies soldates (Ariane Labed et Soko, duo de choc) reviennent d’une mission en Afghanistan avec leurs camarades, essentiellement masculins. Mais avant de pouvoir rentrer en France, il leur faut passer trois jours dans un « sas de décompression », un hôtel de luxe à Chypre. L’une des grandes originalités du film est de montrer une manière inédite de conjurer les traumas provoqués par la guerre, soit une « thérapie de réalité virtuelle » : interrogé par un psychiatre, chaque soldat raconte, devant les autres, ses souvenirs du front, recréés en images de synthèse qu’il voit en temps réel à travers un casque de réalité virtuelle. Dans ce récit d’enfermement en cascade (les militaires ne peuvent pas sortir de l’hôtel, ni de leurs souvenirs), les femmes militaires sont indéniablement les égales des hommes. Mais le déséquilibre se crée quand les tensions accumulées au fil du séjour ne trouvent un exutoire, chez certains membres bas de plafond du régiment, que dans des décharges de violence envers les héroïnes. Elles sont heureusement bien plus fortes que ça, comme le souligne, en creux, le fracassant morceau Fire with Fire de Gossip qui clôt ce double portrait féminin tout en tensions contenues.

Retour à la Compétition : dans Aquarius, Kleber Mendonça Filho brosse le portrait d’une magnifique héroïne sexagénaire, hyper tenace face aux envahisseurs – des promoteurs immobiliers qui tentent de la déloger de son immeuble, l’Aquarius. On la découvre d’abord lors d’une fête chez elle, une trentaine d’années plus tôt, en 1980. Clara met à fond le tube de Queen, Another One Bites the Dust. C’est qu’elle vient de faire « mordre la poussière » à un cancer du sein.

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Après une ellipse, on la retrouve de nos jours (dès lors incarnée par la remarquable Sonia Braga), occupant toujours le même lieu, mais sans son mari, décédé, ni ses enfants, devenus adultes. Mendonça Filho aime à faire des objets et des lieux des allégories de ses personnages. Alors que l’Aquarius se fait la métaphore du corps de Clara, attaqué comme si le cancer récidivait, un buffet en bois transmis au fil des générations, fil rouge discret du film qui charrie bien des souvenirs, représente sa force de détermination. Portée par la musique – sublime bande originale – et ses désirs encore ardents (elle n’hésite pas à appeler un jeune gigolo quand l’envie se fait pressante), Clara fait l’effet d’un feu de joie dont la flamme n’est pas prête de vaciller.

Après avoir interviewé l’avenant Kleber Mendonça Filho sur la terrasse du Five Seas Hotel, le réalisateur nous a présenté à Sonia Braga, que l’on a découverte aussi charismatique, chaleureuse et bienveillante que son personnage – trouvant notre main bien fraîche en la serrant, elle tenait absolument à nous donner une petite laine pour nous éviter la maladie.

Coucou Sonia !

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A l’Acid, c’est une jeune amoureuse (la fluette Naomie Vogt-Roby et ses grands yeux sombres) que filme Damien Manivel dans Le Parc. Enchanteur, son deuxième long métrage (après Un jeune poète) saisit le flirt de deux ados dans un jardin public.

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Rapprochements, hésitations, œillades furtives et sourires en coin émaillent cette délicate promenade durant laquelle les deux héros, tout à leur rêverie, semblent avancer à l’aveugle dans les allées baignées de soleil. Soudain, le ciel s’assombrit, les ombres des arbres deviennent menaçantes et, dans la nuit noire, il n’y a plus âme qui vive : le garçon parti, ne reste plus que l’amoureuse esseulée et le gardien du parc. Des couleurs chatoyantes au clair-obscur, du conte de fées au cauchemar, Manivel maîtrise les basculements oniriques, les instants qui vrillent subtilement dans une autre direction. La beauté du film vient sans doute du fait qu’il est suave et effrayant, tout en temps suspendu… Comme un premier rencard.

 

Bonus où sont les hommes ?

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