ça va péter


Hier soir, on a connu les premières tensions cannoises, d’abord quand on s’est fait refouler de la projection de presse pleine à craquer d’American Honey, le film d’Andrea Arnold en compétition. Si les journalistes s’étaient déplacés en masse, il paraît qu’entre les murs de la salle Debussy ont résonné quelques sifflets de mécontentement, les premiers entendus dans cette édition. Rassurons-nous : l’ambiance dans la salle Bazin à la projection suivante était plus mesurée.

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La réalisatrice britannique de Fish Tank cartographie l’Amérique white trash en s’amarrant à une bande d’ados vendant des magazines au porte-à-porte. 2h40 de trajets rythmés par une B.O. trap démente à bord de leur vaste hummer et de fêtes improvisées sur des parkings où ils se défoncent (avec de l’alcool, de la drogue ou leurs poings), pour rigoler. Au milieu, la brûlante love story entre une fougueuse héroïne à dreads (Sasha Lane) et le charismatique bras droit (Shia LaBeouf) de la cheffe de bande (Riley Keough). Si le sujet a été battu et rebattu par Larry Clark et Harmony Korine, il a rarement été traité avec autant de bienveillance et sans une once de moralisation. Le parcours de l’héroïne évite les ornières glauques qu’on redoutait pour se focaliser sur la douceur de ses rencontres, raccord avec la magnifique photographie du film.

À l’ACID, on a retrouvé Thomas Scimeca et Thomas Blanchard en plein Voyage au Groenland de Sébastien Betbeder.

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Les trublions, que le cinéaste avait déjà filmés dans deux courts métrages rendent cette fois visite aux chasseurs qu’ils avaient accueillis à Paris dans Inupiluk. Betbeder colle à la tendresse et à la modestie de son projet en faisant du pays de glace une cour de récré pour les deux grands gamins : parties de pêche, veillées nocturnes (la nuit ne tombe jamais), footing sur la banquise, drague d’une autochtone digne d’une première boum… Loin du sensationnel, le film provoque le rire et surtout un vif attachement à ses héros.

 

Ce matin, il était encore question de tension, amoureuse cette fois. Dans Mal de pierres, Nicole Garcia, prend son temps pour revenir sur le mal qui ronge son héroïne (Marion Cotillard). Le film, situé dans les années 1950, raconte sa quête frénétique de passion charnelle, un manque qui la fait souffrir physiquement, puisqu’elle le somatise sous forme de calculs qui lui déchirent les reins. De facture classique, le film manque justement un peu de passion pour nous convaincre, mais on retient la prestation très habitée de Marion Cotillard.

Gabrielle (Marion Cotillard)

Tiraillés par la faim, on a ensuite filé à la Quinzaine pour dévorer Ma Vie de courgette de Claude Barras – un film au titre trompeur, puisqu’on n’y voit aucune courgette. Animé en volume, il raconte l’enfance difficile d’un petit garçon que sa mère surnomme de ce nom de cucurbitacée. Quand il la tue accidentellement, est placé en foyer et rencontre une bande de gamins au vécu tout aussi sombre que le sien. Au scénario, on retrouve avec plaisir la plume de Céline Sciamma, aussi vive et franche quand elle dépeignait l’enfance dans Tomboy. Sans mièvreries, porté par l’humour et les irrésistibles trognes des personnages, cette Vie de courgette se croque à tous les âges.

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À la Quinzaine toujours, Rachid Djaidani, remarqué en 2012 avec Rengaine, présentait Tour de France, l’histoire d’un jeune rappeur, Far’Hook, et d’un vieux raciste, Serge, obligés de parcourir ensemble les routes de France. Pétri de bonnes intentions (sourire de nos différences pour montrer qu’au fond, on est tous pareils), le film ne fait pas dans la dentelle : Serge parle des « peintres du 18e », Far’Hook comprend 18e arrondissement ; Far’Hook chante Je suis malade, Serge dit : « J’savais pas que les Arabes connaissaient Serge Lama ». Cela dit, le duo d’acteurs sauve les meubles : face au rappeur Sadek, Gérard Depardieu est en très grande forme (comme dans une des scènes, la rumeur dit qu’il pourrait rapper dans la soirée du film ce soir, on vous dira).

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C’est donc un peu contrariés qu’on a enchainé avec Dogs (présenté à Un certain regard), impatients de vérifier la vitalité du cinéma roumain (il y a trois films roumains cette année en sélection officielle en plus du film allemand de Maren Ade, qui se passe à Bucarest). A l’entrée de la salle Debussy, les vigiles sont eux aussi à cran. Au moment du contrôle des sacs, en marge des classiques barres de céréales et autres bouteilles d’eau (interdits) on se fait confisquer manu militari un bien il est vrai risqué. L’objet du délit :

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« J’espère qu’il n’y a pas de femmes enceintes ou de personnes cardiaques dans la salle » plaisante le jeune réalisateur Bogdan Mirica avant le début du film. Après une cascade de doigts coupés hier (dans Mademoiselle de Park Chan-wook et dans Grave de Julia Ducournau), on a complété la collec : ici, c’est un pied arraché à son propriétaire non identifié qui sert de MacGuffin, transporté d’un bout à l’autre du film, dans une glacière de picnic, par un flic dépressif qui patine sur l’enquête.

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Enlisé dans une campagne roumaine qui ressemble à la Louisiane (boueuse, écrasée par la chaleur, inquiétante), le récit s’articule autour d’un jeune citadin, débarqué ici pour vendre un terrain, et qui se retrouve confronté à l’hostilité d’une bande de rednecks enragés. Film d’ambiance et de paysages immortalisés au coucher du soleil et en format Scope,Dogs n’emprunte pas que son titre aux Stawdogs de Sam Peckinpah : il est traversé par une même rage latente, et ponctué des mêmes éclats de violence sèche – un premier film très maitrisé.

Bonus ambiance :

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