No no limit


Si on en attendait beaucoup après son très sensible Everyone Else, on ne s’attendait pas à vivre une telle expérience de cinéma avec le nouveau film de l’Allemande Maren Ade,Toni Erdmann, présenté en Compétition. L’expérience de la projection d’abord : rarement on aura entendu une salle aussi hilare à Cannes (et jamais on aura eu nous-même un tel fou rire au cinéma, encore moins à cause d’un coussin péteur). L’expérience du film ensuite, véritable bombe à retardement. Inès, jeune femme glaciale et carriériste, est consultante pour la filiale roumaine d’une compagnie pétrolière qui souhaite licencier en masse pour réduire ses coûts. Inquiet pour elle, et prenant au pied de la lettre l’absurdité de cet environnement professionnel déshumanisé, son père, blagueur invétéré, débarque à Bucarest. Affublé d’une perruque et d’un dentier, il s’infiltre dans le quotidien morose de sa fille pour le dynamiter, se faisant passer auprès de son entourage, et sous ses yeux ébahis, pour Toni Erdmann, coach de vie ou ambassadeur d’Allemagne selon les heures. Abusant du comique de répétition et étirant les situations gagesques jusqu’au malaise, Maren Ade joue, avec une sciences du rythme époustouflante, sur le contretemps, l’effet de glissement et de retardement. C’est que la réalisatrice n’est pas là pour faire rire, elle a un dessein beaucoup plus ambitieux, tout comme son Toni Erdmann. Derrière ses postiches et ses blagues potaches, le farceur n’amuse personne car il prend le rire très au sérieux : c’est l’arme précieuse d’un père venu sauver sa fille.

Il fallut au moins ça pour nous remettre de nos émotions :

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C’est donc remontés à bloc qu’on accueillait au saut du lit le nouveau film du Coréen Park Chan-Wook (Old Boy, Lady Vengeance), Mademoiselle. Joie : après une séquence d’ouverture d’une maitrise formelle hallucinante (mouvements de caméra virtuoses, photographie sublime, précision du cadre, n’en jetez plus), le plaisir montait graduellement jusqu’à l’euphorie.

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Installé dans la Corée sous occupation japonaise des années 1930, articulé autour de trois personnages de conte (un cupide escroc, une jeune et hardie voleuse, une riche et belle héritière), le film, qui dure presque 3 heures, est une ode à la démesure : romanesque, bouffon, féroce, lubrique… A commencer par ses scènes de sexe lesbien dont la longueur et le caractère explicite rappellent La Vie d’Adèle de Kechiche, à la différence notable qu’ils sont ici en totale adéquation avec le goût pour l’excès et l’outrance qui baigne tout le film. Park Chan-Wook puise dans les romans SM et caverneux du marquis de Sade et dans les estampes érotiques d’Hokusai pour mieux les pervertir, ménageant de spectaculaires retournements des rapports de domination entre ses trois héros. Chacun délivre tour à tour son point de vue sur l’histoire, jusqu’à un final en tous points jouissif, et bien entendu excessif.

Plus modeste mais tout aussi détonant, mention spéciale et rapide à Swagger, vu à l’Acid. En résidence d’artiste à Aulnay-sous-bois, le réalisateur, Olivier Babinet, a tourné ce docufiction sur la vie et les envies d’une dizaine de collégiens du coin, tout en organisant, en parallèle et pour eux, des ateliers d’initiation au cinéma. On en retient une poignée de sacrés personnages – la forte tête qui rêve de devenir architecte, le fan de mode qui défile en fourrure… Plutôt réjouissant.

À la Semaine de la critique, on a plongé avec délice dans l’horreur. Qu’y a-t-il de si Grave dans le premier long métrage de Julie Ducournau ? Pour commencer, le bizutage de Justine, étudiante en école vétérinaire, mais surtout les pulsions cannibales qui s’ensuivent.

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Garance Marillier, grosse révélation du film, incarne cette élève studieuse élevée dans le végétarisme. Sa première ingestion de viande (un foie de rat – bizu oblige), lui déclenche une fringale de chair fraîche. Ducournau ne fait pas dans la dentelle et y va crescendo dans le fantastico-gore : Justine est frappée d’urticaire, vomit des cheveux, mange le doigt coupé de sa sœur. Et ce n’est qu’un début… Manifestations enthousiastes de dégoût dans la salle du Miramar. On n’en espérait plus tant de la part du cinéma de genre français, qui est rarement allé aussi loin dans le gore sans tomber dans le ridicule. Vous nous en remettrez un doigt.

Du côté du Palais, l’agitation est aussi à l’ordre du jour : la foule se bouscule pour aller voir Le Bon Gros Géant de Steven Spielberg, présenté Hors Compétition.

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Entassés dans la file d’attente avant de passer la sécurité tristement renforcée cette année, on entend râler un groupe de mamies derrière nous : « C’est à cause du couvre feu (sic). Il y a des gardes et des portiques partout, c’est l’horreur, ils ont même supprimé les fleurs. » Oui bon, à Cannes, tout le monde à tendance à en rajouter. Mais pas Spielberg : on aurait aimé qu’il s’amuse un peu plus dans son adaptation de Roald Dahl. Assez sage et premier degré, son Bon Gros Géant séduit davantage quand il se lâche un peu, à coups de « crépiprouts » à la table de la reine d’Angleterre.

Et parce qu’on n’est pas que là pour rigoler, on a fini la journée avec un film impitoyable : Harmonium, de Ko ji Fukada, présenté à Un Certain regard. On avait quitté le réalisateur japonais sur les notes fleuries d’Au revoir l’été, délicieux chassé croisé amoureux dans lequel il pointait certains maux de la société japonaise avec humour et légèreté. Il moque ici les mœurs de son pays de manière plus frontale et amère – bien que toujours distanciée et cynique – pour livrer une fable cruelle et désespérée sur la famille.

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Dans une première partie classique et efficace, les contours de la dramaturgie sont carrés, tendus par le suspense induit par l’arrivée dans une famille sans histoire d’un homme aux intentions troubles, vieille connaissance du père. Puis la mécanique se dérègle, et le film s’aventure sur un terrain déroutant, aux confins du fantastique, malmenant et divisant ses personnages qui n’ont plus rien en partage sinon une triste maxime : famille je vous hais.

 

Bonus no limit (au marché du film) :

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