Les illusions perdues


Paradoxe cannois : sortir du drame social de Ken Loach la gorge encore serrée, et tomber sur deux stars descendant d’une limo sous les flashs pour s’engouffrer dans un palace. On salue la performance malgré tout : projecteur en pleine tronche, Susan Sarandon et Naomi Watts, sourires figés, ne clignent même pas des yeux. Puis croiser, plus loin sur la Croisette, ça:

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Revenons au film de Ken Loach, Moi, Daniel Blake. Ce titre aux allures de déclaration sur l’honneur résume on ne peut mieux le programme : affirmer avec solennité la dignité des petites gens et dénoncer haut et fort le je-m’en-foutisme de la société à leur égard. L’histoire se passe en Grande-Bretagne, mais chacun pourra s’y retrouver. Soit Daniel Blake donc, modeste menuisier pour qui les ennuis commencent suite à une crise cardiaque : son médecin lui interdit de reprendre le travail, mais l’Etat refuse de lui verser des allocations s’il ne cherche pas un emploi. Son éreintant combat administratif l’amène à croiser une jeune mère célibataire, vacillant elle aussi sur le seuil de la misère.

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A la fois terriblement fataliste – aucun malheur n’est épargné aux deux héros – et indécrottablement confiant dans la nature humaine (l’entraide, la générosité, l’humour), le film ne s’encombre pas de ronds de jambe pour affirmer son propos, jusqu’à un final édifiant. « Je suis un homme, pas un chien », y entend-on entre autres. Ce qui est tragique avec Ken Loach, ce n’est pas que ses films disent invariablement la même chose depuis presque 60 ans, c’est qu’ils sont toujours autant d’actualité. En tous cas, à bientôt 80 printemps, la capacité intacte du cinéaste à se révolter est plus que remarquable : elle est profondément bouleversante.

Après la soirée d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs (où il y avait quand même Jean-Pierre Darroussin), la nuit fut courte, et le réveil douloureux pour aller voir, toujours en Compétition, le film de Bruno Dumont, Ma Loute. L’intrigue plutôt piquante a su nous garder éveillés : en 1910, une série de disparitions agite le village du Nord où les Van Peteghen, une famille de bourgeois, sont en villégiature. Le taiseux Ma Loute, pêcheur duquel s’est amourachée leur benjamine, est-il lié à l’affaire ?

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Après sa première incursion dans la comédie avec P’tit Quinquin, Bruno Dumont revient avec un film tout aussi drôle mais plus sombre, qui a beaucoup de traits communs avec la série. La différence tient ici à ce que Dumont ne sauve aucun de ses héros : les Van Peteghem sont boiteux, hystériques ou consanguins, et le mode de vie de la famille de Ma Loute confine à la sauvagerie. « P’tit Quinquin avait été pensé pour la télévision, où l’on ne peut pas tout s’autoriser. Il y a des temps qu’on ne peut pas prendre, des plans qu’on ne peut pas faire… Au cinéma, je peux donner plus d’ampleur au récit, mais aussi pencher vers le drame. Je voulais que le film soit à la fois drôle et glaçant. » nous a confié le réalisateur. Dans cette comédie malade, les gags sont sans cesse retardés, désamorcés, et ne cherchent en rien l’efficacité : derrière le rire se cache toujours le malaise.

Et c’est reparti pour une remontée de la Croisette au pas de course, direction la Semaine de la critique, pour le film du Franco-cambodgien Davy Chou.

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« Putain, le film n’était pas fini il y a 4 jours, et là on va vous le montrer, c’est dingue », s’émerveille le jeune réalisateur avant la projection de Diamond Island face à une salle remplie – et impatiente de découvrir son premier long métrage de fiction, après son très réussi documentaire Le Sommeil d’or.

On n’a pas été déçu : son teen movie fantomatique est d’une beauté et d’une poésie rares.

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Prenant le pouls de la jeunesse cambodgienne, Chou suit un ado débarquer de sa campagne pour travailler sur un chantier à Phnom Penh, où il sympathise avec une bande d’ouvriers de son âge obnubilés par les filles avant de retrouver son frère aîné, disparu des années plus tôt, qui lui ouvre les portes de la jeunesse dorée. Si ses perspectives sont désenchantées, ce récit d’initiation reste d’une grande douceur (sublime scène de premier baiser), attendri par une mise en scène caressante et très esthétique. Avec beaucoup d’effets (très beau travail sur le son et les couleurs) mais toujours en sourdine, Davy Chou compose, en écho au cinéma-poésie de Weerasethakul, une belle rêverie adolescente bercée par les halos des néons de Pnom Penh.