Film noir, mélodrame, road movie… mais encore ? Derrière les dénominations officielles retenues par les encyclopédies, nous partons chaque mois à la recherche d’un genre inconnu de l’histoire du cinéma. Ce mois-ci : la pastorale amoureuse.


C’est une recette tirée d’une autre recette, classique et américaine. La recette classique : prenez un homme et une femme, aussi mal assortis que possible. Puis plongez-les dans un bain d’aventures harassantes qui, en les épuisant, vont d’abord aiguiser puis doucement polir l’hostilité qu’ils se vouent. Cette recette sentimentale fut avant tout celle de la screwball comedy – du nom sportif d’une balle (de baseball) à la trajectoire imprévisible. La trajectoire est inattendue pour les personnages, qu’elle mène vers un horizon sentimental à quoi rien ne les destinait ; à l’inverse, elle est parfaitement prévisible pour le spectateur, qui réclame sa ration de romance. Mais il se joue un peu plus ici qu’un éloge de l’amour : la trajectoire est aussi morale. Dans New York-Miami(Frank Capra, 1934), Claudette Colbert et Clark Gable apprennent à s’apprécier en même temps qu’ils (s’)appren­nent à vivre. Et il leur faut pour cela reprendre la vie à zéro : voyager les poches vides, dormir dehors entre deux bottes de paille, sous les étoiles. C’est dans ce décor champêtre que se joue l’essentiel. Et c’est là que se noue la possibilité d’un genre plus précis, d’une recette plus radicale. Apprendre ensemble la vie, c’est aller la retrouver à son commencement, au milieu de la nature. C’est redevenir, ensemble, le premier des hommes et la première des femmes. Quatre ans plus tard, L’Impossible Monsieur Bébé (Howard Hawks, 1938) plongera Cary Grant et Katharine Hepburn dans un bain de jouvence qui est aussi un bain de nature.Cela restera la morale d’une bonne partie des comédies de Hawks : redevenir des enfants (autrement dit : jouer ensemble), le temps d’apprendre à devenir de bons adultes. Et de manière symptomatique, c’est un décor champêtre (et une nouvelle botte de foin) qui aura raison des dernières résistances du couple improbable d’Allez coucher ailleurs (1949) – tout comme c’est une partie de pêche, les pieds dans l’eau, qui réunira celui du Sport favori de l’homme (1964).

New York-Miami

New York-Miami

REVENIR À L’AUBE DE LA VIE

Cet appel de la nature dans les comédies hollywoodiennes n’a rien pour surprendre. C’est la leçon du mythe national, celui des pionniers à qui la nature sauvage, le wilderness des westerns, a appris la vie américaine – retrouver sa jeunesse dans la vie élémentaire, c’est aussi retrouver celle du pays. Du couple formé par Marilyn Monroe et Robert Mitchum dans Rivière sans retour (Otto Preminger, 1954) à l’apprentissage bucolique des adolescents de Moonrise Kingdom (Wes Anderson, 2012), en passant par l’utopie forestière de La Balade sauvage (Terrence Malick, 1975) ou par les aventures sauvages d’À la poursuite du diamant vert (Robert Zemeckis, 1984), c’est la même nature nourricière qui fait apprendre la vie et, au passage, trouver l’amour. Mais le genre est aussi, un peu, français. Français souvent par imitation du modèle américain (Le Sauvage de Jean-Paul Rappeneau en 1975 ; L’Africain de Philippe de Broca en 1983), mais pas seulement. Dans Les Combattants (Thomas Cailley, 2014), l’appel de la nature vient déjouer un autre type de récit d’apprentissage, très convenu, très français, porté moins sur la fable que sur la sociologie. Or c’est précisément en prenant la sociologie au pied de la lettre que le film retrouve la fable. Si le monde n’a plus rien à offrir à la jeunesse représentée par les deux héros du film, s’il court à sa perte au point de faire germer dans leur tête des scénarios d’apocalypse, alors c’est qu’il faut rebrousser chemin, retourner à l’aube de la vie, jouer à survivre dans la nature pour apprendre, enfin, à vivre. Leçon transatlantique : les amoureux sont toujours des pionniers.