Dans son moyen métrage Vilaine fille, mauvais garçon (2011), Justine Triet filmait deux artistes ne parvenant pas à entamer une histoire d’amour. Son premier long, La Bataille de Solférino, ausculte au contraire un couple qui se démantèle, en prenant pour toile de fond le deuxième tour des élections présidentielles de 2012. La réalisatrice en profite pour questionner les frontières entre documentaire et fiction, intime et spectaculaire, espace public et sphère privée. Le film est si ambitieux et stimulant qu’on est parti au front tout l’été, à la rencontre de chaque membre de l’équipe.


En mars 2006, place d’Italie, à Paris, une dizaine de milliers d’étudiants et lycéens viennent manifester contre la réforme du CPE. Ceux-ci entonnent les chants repris par les sonos des organisations syndicales, tandis que le service d’ordre entoure le cortège qui commence à déborder sur les trottoirs. De simples bousculades à des accrochages plus sérieux, l’ambiance commence à dégénérer. Quelques casseurs aux visages masqués se pointent, des agressions ont lieu, les CRS balancent des gaz lacrymogènes, et les journalistes aux tendances sensationnalistes sont à l’affût d’images ravageuses. Au milieu de ce chaos, Justine Triet, 28 ans à l’époque, réalise son premier documentaire, Sur place, et filme la foule avec application : « Plus il y a de bordel, mieux ça se passe pour moi. Si tu me mettais dans une salle vide, je serais paralysée. J’aime faire des films saturés, bruyants », nous dit-elle d’un air déterminé quand on évoque son aisance à embrasser le tumulte. Virgil Vernier, grand ami de la cinéaste, rencontré aux Beaux-Arts de Paris, partage ce goût pour les grandes affluences, qu’il a lui-même pu filmer lors des fêtes de Jeanne d’Arc pour son Orleans, sorti en mai dernier. L’artiste parle de ce motif lié à l’œuvre de Triet : « La foule, c’est fascinant, c’est une sorte d’utopie révolutionnaire devenue très flippante, sans forme, sans idée, sans pensée, juste une masse compacte qui marche dans la même direction. Pour l’appréhender, Justine cherche à tenir un point de vue omniscient où il y aurait tous les axes possibles pour filmer la même action. »
Un an après ces événements mouvementés, Triet est revenue sur un autre rassemblement, rue de Solférino, pour tourner un documentaire sur les deux soirées électorales des présidentielles de 2007, qui se déroulait au siège du Parti socialiste : « Ce film, Solférino, m’a permis de comprendre le déroulement d’une telle journée, de collecter des anecdotes sur les à-côtés turbulents de ce genre de manifestation ; de saisir ce que pouvait être le vocabulaire journalistique, aussi. C’était pour moi une phase d’expérimentation, car j’estime le film un peu raté. Jamais je n’aurais pensé écrire une fiction, je pensais que j’allais rester documentariste toute ma vie. » En 2009, elle réalise le documentaire Des ombres dans la maison, sur un adolescent et sa mère alcoolique dans un bidonville de Sao Paulo. Il marque sa première collaboration avec Emmanuel Chaumet, futur producteur de La Bataille de Solférino, mais également des films d’Antonin Peretjatko, Sophie Letourneur, Benoît Forgeard… Cette nouvelle garde, composée de cinéastes aux styles variés et tranchés, se réunit selon Chaumet autour de l’idée de la petite folie artistique, du défi : « Un film ambitieux raté est préférable à un film réussi sans ambition », résume-t-il. L’audace, dans Vilaine fille, mauvais garçon (2011), le premier moyen métrage de fiction de Triet, tenait surtout à ses acteurs, tous des proches de la réalisatrice, qui se frottaient indistinctement au réel. Les personnages, inspirés par les parcours et les épreuves des comédiens, animés par leur débit de parole ou leur gestuelle finement observée, s’inséraient ainsi dans un cadre quasi documentaire. Dans l’environnement braillard d’une soirée parisienne, Triet insufflait la vie à un récit flottant et irrésolu sur la possibilité ou non d’une histoire entre une comédienne désœuvrée et un dessinateur isolé. Une direction naturaliste, certes. Mais, plus que cela, résolument incarnée. La nature expansive et pleine de drôlerie de la formidable Lætitia Dosch, qui porte son propre prénom dans les deux films, nourrissait un personnage chancelant malgré son air enjoué. Elle est la grande révélation de La Bataille de Solférino.

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FAITES DES GOSSES

On retrouve donc le personnage de Lætitia dans un séjour-cuisine lumineux, avec un grand couloir, une entrée spacieuse, loin des pièces désordonnées et exiguës où on l’avait laissée. Le contraste est saisissant. Toujours en mouvement, son visage est fermé et ses gestes sont moins amples, plus nerveux, ses mains sont toujours occupées. Elle semble submergée par son quotidien. « Tout mon jeu est basé sur l’accroche à mon environnement, comme si les objets allaient plus vite que moi », explique Dosch qui, pour La Bataille de Solférino, a construit sa performance en imaginant ce qu’aurait pu devenir le personnage de Vilaine fille, mauvais garçon quelques années plus tard. « Justine me disait que je pouvais reprendre cette même élocution, cette même légèreté. Mais, dans le scénario, ce n’était pas ce langage, c’était une parole plate. Entre les deux films, je me suis demandée ce qui avait pu se passer pour que ce personnage soit si abîmé. Je jouais sur le regret d’avoir perdu une identité », ajoute la comédienne, qui nous fait remarquer que le script comportait un dialogue, finalement disparu, suggérant que Lætitia avait égaré son humour. Non plus comédienne, mais journaliste à i>Télé, le personnage se prépare pour couvrir la journée du deuxième tour des élections présidentielles de 2012. Pendant qu’elle s’agite et qu’elle s’habille, Virgil (interprété par Virgil Vernier), son compagnon, encore en slip, s’occupe des deux filles que Lætitia a eues avec Vincent (joué par Vincent Macaigne), dont elle est séparée. Quand arrive le baby-sitter, campé par Marc-Antoine Vaugeois, les deux enfants en bas âge hurlent à faire péter les tympans. Vaugeois, hilarant dans ce rôle de jeune homme débordé par ce marasme assourdissant, se souvient du tournage : « Dès que leurs parents se cachaient pour qu’on puisse tourner, les petites se mettaient tout de suite à pleurer. Ça a conditionné le ton de cette séquence d’exposition qui dure dix minutes. Justine l’avait écrite avec une inflexion plus calme, pour que la tension monte ensuite en crescendo. » La consigne pour le baby-sitter est claire : sous aucun prétexte il ne doit laisser Vincent, présenté comme un homme dangereux par Lætitia, rentrer dans l’appartement. Macaigne explique : « Je ne me suis pas penché sur le passé de mon personnage, car je trouve ça intéressant qu’on ne sache pas qui a raison ou qui a tort. J’ai juste essayé de prendre parti du fait qu’il voulait voir ses enfants. » Triet complète : « C’est quelqu’un qui a été écarté de la société, mais je ne voulais surtout pas que ce soit une caricature de l’homme violent, il apparaît aussi très attachant. On est dans une époque où c’est compliqué de ne pas marcher dans les rangs. Et, sous ses airs de femme de gauche sympathique, Lætitia vit par moments comme quelqu’un de droite, notamment en vendant son ex aux flics. » Tout comme Dosch, Macaigne livre l’une de ses performances les plus impressionnantes. Avec une palette encore plus spontanée et nuancée que d’ordinaire, passant aisément du pathétique inquiet à une sorte d’effervescence dont la confusion est appuyée par ses bégaiements, l’acteur franchi un nouveau cap et acquiert une stature toujours plus imposante au sein du cinéma français. À propos de cette aura évidente, Damien Maestraggi, le monteur du film, déclare : « Avec sa personnalité très forte, son exubérance, le fait qu’il soit touchant ou drôle, il peut vite écraser les comédiens non professionnels. L’un des buts du montage, c’est d’éviter cela. Et je crois que, dans le film de Justine, on a réussi à faire apparaître des personnages complexes à partir d’archétypes comme le baby-sitter, l’avocat, la journaliste, le marginal… »

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PRENDRE LA BASTILLE

Scène de liesse à Solférino. Arborant un sourire de façade, Lætitia avance de manière hébétée au milieu de militants serrés comme des sardines. Devant le cadreur d’i>Télé qui l’accompagne, elle répète les mêmes banalités à chaque direct. Pour préparer son rôle, Dosch a suivi une vraie journaliste de la chaîne, Delphine Goedard : « C’est très drôle la façon dont elle travaille. Elle est enfermée dans un tout petit enclos relié à plein de fils, elle a trois portables, elle gueule. Elle a ce geste très beau que je lui ai piqué : elle parle à l’antenne et lorsqu’elle a fini, elle enlève son oreillette comme si elle enlevait un masque. » Pendant le tournage, l’emballement de la cohue permet à l’actrice de se fondre dans son personnage sans craindre d’être identifiée comme partie prenante d’un film de fiction. Un type l’arrête pour la réprimander : « Je n’ai pas du tout aimé ce que vous avez dit sur les homosexuels, l’autre soir, à la télé. » Une vraie journaliste d’i>Télé vient vers elle pour lui demander, presque en pleurs, pourquoi elle lui vole sa journée. C’est elle qui doit couvrir les élections ! La comédienne ne se démonte pas et lui répond que la chaîne a envoyé une équipe en renfort, puis va tranquillement interviewer Jack Lang. Une journée type dans la vie d’une journaliste sur ce type d’événement. Sauf qu’en même temps, le personnage de Vincent s’est introduit dans l’appartement pour voir ses enfants, et que le baby-sitter a appelé le voisin pour l’en sortir. Lætitia, paniquée, a immédiatement ordonné à Marc-Antoine de ramener ses filles dans l’immense fourmilière de Solférino. Une gageure pour Triet et ses intrépides techniciens, qui vont devoir suivre leurs personnages éparpillés dans cet énorme troupeau. Le chef opérateur, Tom Harari, détaille l’organisation presque militaire des prises de vues : « On avait deux points de vue en hauteur, sur des balcons, tandis que l’action était divisée en deux pôles : un endroit où était Lætitia, et un autre où se trouvaient Vincent, le baby-sitter, et les enfants. Il fallait tout filmer dans un temps très court, car les actions étaient synchrones. Des cadreurs plus volants filmaient aussi des interviews de militants. » Vincent et Lætitia finissent par se retrouver. Devant la violence du premier, certaines personnes tentent de le calmer, ne se doutant pas qu’il joue ; parce qu’il gueule, il gueule vraiment très fort : « Pour les gens autour, c’est forcément Lætitia qui a raison, il y a des mecs qui m’en éloignaient tout de suite. Je me suis dit, si c’est la vraie vie, si vraiment ta femme emmène tes enfants ici et que c’est dangereux, tu deviens fou. Et puis, on crie dans la vie. Les films ont tendance à vouloir tout amoindrir. La vie est souvent plus étonnante que ce que le cinéma en représente, non ? », s’interroge Macaigne. Les résultats tombent dans l’allégresse. Lætitia va mal, mais doit garder la face pour les caméras. Du haut de ses 21 ans, Vaugeois, dont le personnage a finalement la même position impuissante que le spectateur, délivre le plus beau commentaire sur cette contradiction entre la joie d’un peuple et l’accablement de Lætitia, sur la façon dont cette situation peut intimement résonner sur nos vies : « Aujourd’hui, les événements liés au politique sont surtout médiatiques. Quand il y a des manifestations autour d’une personnalité ou d’idéaux, tout a l’air très artificiel. Le 6 mai, j’ai ressenti quelque chose de très mis en scène, on avait l’impression que tout le monde jouait le jeu d’être super excité, super content. Ça sentait le faux. Les gens se forcent à être joyeux, à danser. Quand, un peu plus tard, on revient à Bastille à la fin de la soirée, avec les bouteilles qui volent, se pètent, les gens beurrés qui se battent avec les flics, ou les CRS qui essayent de faire descendre les gens de la statue, on dirait des images de guerre civile. C’est une sorte d’enthousiasme factice qui cache une tristesse et une violence profondes. »

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SANS CYNISME

Si c’est la superficialité de l’événement qui ressort plus que son sens, c’est que La Bataille de Solférino préfère concentrer ses développements politiques sur une séquence de dispute intense. Presque historique, cette engueulade nocturne imbibée d’alcool tantôt triste tantôt très gaie questionne les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes. Le 6 mai au soir, Vincent franchit une nouvelle fois la porte de l’appartement de Lætitia, accompagné d’un ami vaguement juriste, incarné par le réalisateur Arthur Harari (La Main sur la gueule), qu’il présente carrément comme son avocat, mais qui tient en fait plutôt le rôle de juge. Celui-ci, qui parle pour la loi, qui prêche pour le compromis, va essayer de tempérer l’atmosphère électrique qui siège autant dans la diégèse du film que sur le plateau de tournage. Harari explique : « C’est un terrain de jeu sur lequel les gens ne font pas que jouer, une forme de cinéma ancrée chez Renoir, Cassavetes, Pialat. Justine se nourrit de situations qu’elle connaît et pense très vite à des acteurs. Elle se répartit équitablement entre Vincent et Lætitia. L’idée, c’est de créer une sorte d’entropie, de chaos. Toute situation peut aussi déraper sur la drôlerie, un rire souvent nerveux, mais pas sur la dérision, parce que c’est du premier degré, il n’y a pas de cynisme. » Si le spectateur peine à s’identifier à l’un ou à l’autre, sa position peut varier au milieu même d’une séquence, à mesure que les ruptures de tons rendent un personnage plus sympathique ou plus léger. Pour preuve, ce merveilleux moment où Virgil, le nouveau copain de Lætitia, débarque en plein cataclysme et manifeste des élans presque amoureux envers Vincent. La réaction de celui-ci est imprévisible, et le jeu de Macaigne est si fin qu’on ne sait si son personnage va exploser de rire ou de furie. La tension ininterrompue depuis le début du film va s’apaiser, et Vincent va prendre un peu plus possession des lieux, tenter d’imposer sa virilité. Harari a un point de vue tranché sur la question : « Je pense qu’il y a un net avantage psychologique de Vincent. Derrière lui, il y a le patriarcat. Il est à l’aise dans sa monstruosité, alors que Lætitia ne l’est pas. Je trouve qu’il est plus facile d’être en empathie avec Lætitia dans le film. En même temps, c’est compliqué, car c’est le personnage le plus opaque. Quand ils promettent de se rappeler, on a l’impression que ça va repartir, qu’ils vont se réengueuler. Rien ne nous dit que ça va s’arranger. » Si bien qu’au final, on ne sait pas qui a gagné la bataille, mais on sait que personne ne gagnera la guerre.