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Cinéma entretien

Ken Loach, yes we Ken

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Après Le vent se lève (2006), l’humble et discret Ken Loach ramène l’opulente Palme d’or en Grande-Bretagne pour la deuxième fois. Avec Moi, Daniel Blake, il suit deux générations de précaires en lutte contre une administration absurde : Daniel, un menuisier cardiaque contraint par l’agence pour l’emploi de trouver un travail malgré l’avis de son médecin, et Katie, une mère célibataire qui tente de joindre les deux bouts. À travers eux, Loach poursuit vaillamment, à 80 ans, l’engagement qui le motive depuis ses débuts ; clamant, comme dans son discours à Cannes : « Un autre monde est possible et nécessaire. »


La solidarité de classe est-elle la meilleure réponse face à la violence subie par les plus pauvres ?
Je pense même que c’est la seule solution. En ce moment, la droite cherche à diviser la classe ouvrière en clamant que les migrants leur volent leurs emplois. Mais, unie, je pense vraiment qu’elle peut changer le monde.
Dans le film, Katie est en difficulté financière et choisit de quitter Londres avec ses deux enfants pour Newcastle. Daniel lui offre son amitié sans rien attendre en retour. Pour lui qui n’a pas d’enfants et dont l’épouse est décédée, c’est comme une nouvelle famille qui peut s’entraider. Ce n’est pas dit explicitement, mais au fond c’est ce lien, cette solidarité, que raconte cette histoire.

Avec votre scénariste Paul Laverty, vous avez passé du temps dans des banques alimentaires pour préparer le film. Quelles images en gardez-vous ?
Ce qui est frappant, c’est le nombre croissant de personnes qui ont recours aux banques alimentaires. À Newcastle, où nous avons tourné, il y en a trois, alors que la ville est relativement petite. Dans celle où nous avons filmé, il y a eu environ deux mille personnes qui sont venues le jour de Noël. Je me souviens, par exemple, de cette femme affamée qui n’a pas pu s’empêcher d’ouvrir une boîte de conserve et de la manger sur place [comme Katie dans le film, ndlr], ou encore de cet homme à qui je voulais parler mais qui a refusé parce qu’il avait honte d’être dans cette situation. Il avait faim, mais il est parti, par fierté.

« On sanctionne les gens parce qu’ils ne trouvent pas de travail. Comme si c’était leur faute. »

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Vous collaborez avec Paul Laverty depuis une vingtaine d’années. Qu’a-t-il apporté à vos films ?Entre nous, c’est un échange. Ça fonctionne bien parce qu’on partage la même analyse politique sur les conflits qui traversent la société. Et puis, on a tous les deux la même vision de ce à quoi doit ressembler un film. C’est capital, parce qu’auparavant j’avais travaillé avec des scénaristes avec les mêmes opinions politiques que moi, mais avec qui j’avais des désaccords sur la structure du film, des questions de narration… Ensuite, avec Paul, on a le même goût pour le football. Et surtout, on prend plaisir à travailler ensemble.

Quel sens donnez-vous à cette deuxième Palme d’or ?
C’est d’abord un honneur pour moi, et pour toute l’équipe qui a contribué à l’élaboration du film. C’est un prix qui permettra que celui-ci soit mieux distribué, ce qui signifie qu’un plus grand nombre de personnes pourra le voir. C’est surtout important parce que, en Grande-Bretagne, la droite et la presse ne pourront pas ignorer le message qu’il porte.

Moi, Daniel Blake de Ken Loach

 


Daniel est un peu dépassé par les nouvelles technologies, ce qui s’avère être un facteur excluant pour obtenir un job aujourd’hui. Et vous, vous en êtes où par rapport à ça ?
Je ne suis vraiment pas doué, j’arrive à peine à utiliser mon portable. Je pense que la technologie peut être bénéfique comme elle peut être néfaste. Ça dépend qui la contrôle ou l’utilise. Si les grandes entreprises en usent pour virer leur personnel, c’est dangereux. Mais, dans le film, je montre que ça peut aussi rapprocher des gens, notamment quand le jeune voisin de Daniel lui enseigne comment s’en servir.

Le film évoque aussi l’absurdité du système : par exemple, la manière dont, pour communiquer avec les décisionnaires de l’agence pour l’emploi, il faut attendre trois heures au téléphone avant de finalement tomber sur une boîte vocale…
C’est pareil chez vous ? C’est un cauchemar, surtout pour les personnes les plus faibles. Ma mère a un jour appelé l’une de ces boîtes vocales. Elle était malade, et sa main tremblait tellement qu’elle n’arrivait pas à presser les touches du téléphone. Comme le temps pour répondre était écoulé, elle a dû recommencer la procédure plusieurs fois…

Votre engagement est inchangé depuis vos débuts, et vos films témoignent d’une précarité toujours grandissante. N’êtes-vous pas découragé parfois par cette situation qui semble ne pas s’améliorer ?
Non, parce qu’il faut avoir une analyse sur le long terme. C’est une longue lutte dans laquelle est entraînée la classe ouvrière depuis la révolution industrielle. Il y a eu bien des victoires depuis. Il y avait de l’espoir hier, et il y a de l’espoir aujourd’hui. En Europe, il est porté par des mouvements comme Syriza en Grèce, Podemos en Espagne… Bernie Sanders, aux États-Unis, a su faire entendre une autre voix. Et en Grande-Bretagne, le Parti travailliste, autrefois dirigé par des sociaux-démocrates comme Tony Blair, a désormais un leader très progressiste, Jeremy Corbyn [qui vient d’être réélu, ndlr]. C’est le seul chef de parti qu’on a vu soutenir des grèves en se mêlant à ceux qui les faisaient. Vous imaginez François Hollande faire ça ?

Moi, Daniel Blake de Ken Loach

 


Pour dépeindre la brutalité du climat social et économique, votre mise en scène se fait assez discrète, plutôt statique.
Pour moi, la caméra doit épouser la vision humaine. Si le spectateur était au côté de Daniel et Katie, dans la même salle, ses yeux n’iraient pas se promener aux quatre coins de la pièce, ils resteraient focalisés sur l’action. Il faut que le public oublie la caméra, qu’il ait la sensation d’être avec les protagonistes.

Certains de vos acteurs ont réellement été employés dans des agences pour l’emploi. Sur le tournage, quel était leur sentiment par rapport à ce qu’ils y avaient vécu ?
Ils ont clairement quitté leur boulot parce qu’ils trouvaient trop dur de maltraiter ainsi les chômeurs. Ce qu’il y a de plus douloureux aujourd’hui dans ces centres, c’est la manière dont on culpabilise et dont on sanctionne les gens parce qu’ils ne trouvent pas de travail. Comme si c’était leur faute.

Pensez-vous que le cinéma social doive rester fidèle à la réalité ? Ou peut-il la modifier pour servir son ambition politique ?
Que ce soit dans un film hyper réaliste, un film de science-fiction ou une comédie extravagante, plus que le réalisme, c’est la vérité qui importe. C’est comme un contrat passé avec le spectateur.

Moi, Daniel Blake de Ken Loach

 


Avez-vous suivi ce qui s’était passé récemment en France avec les luttes contre la « loi travail » ?

Oui, c’est comme ça un peu partout en Europe : les partis de gauche au pouvoir se conduisent comme des partis de droite… Les travailleurs sont de plus en plus vulnérables. En Grande-Bretagne aussi les conditions de travail se dégradent. On y voit se généraliser les contrats zéro heure. Le salarié est sommé d’être disponible à n’importe quel moment pour l’entreprise, selon les besoins de celle-ci. En revanche, l’employeur, lui, n’est en aucun cas obligé de faire appel à lui dans le mois.

En 2007 et en 2012, au moment de l’élection présidentielle en France, vous aviez pris position en apportant votre soutien au candidat du Nouveau parti anticapitaliste, Olivier Besancenot, puis Philippe Poutou. Allez-vous soutenir le NPA en 2017 ?
Je connais Olivier Besancenot depuis quelques années. Son analyse sur ce qui se passe aujourd’hui dans la société me semble être juste. Je vais le rencontrer cette semaine, on va en discuter…


« Moi, Daniel Blake »
de Ken Loach
Le Pacte (1 h 39)
Sortie le 26 octobre