À l’ombre d’une relation tumultueuse entre deux jeunes hommes, le récit d’une rechute constante dans l’addiction au crack. Avec Keep the Lights On, Ira Sachs (Forty Shades of Blue) propose une plongée éreintante dans le New York gay des nineties. En même temps qu’il dresse son autoportrait de cinéaste tourné vers l’histoire de sa communauté et pétri de références françaises, le réalisateur radicalise la mise en jeu de soi en se souvenant d’un amour bâti sur la dissimulation des sentiments.


Les rideaux fermés, la chambre d’hôtel est baignée par la lumière maussade du porno diffusé sur un écran en face du lit. Hésitant, Erik pénètre la pièce où son amant, Paul, vit complètement reclus depuis six jours et sept nuits pour s’enchaîner les cailloux de crack et les amours tarifées. Son corps amaigri et verdâtre se tortille tristement quand l’escort boy, peu affecté par la présence d’Erik, finit par l’étreindre. Les yeux embués, ce dernier s’avance vers le sommier et lui tend discrètement la main, comme le plus tendre des fantômes. La séquence, remuante, est le cœur de Keep the Lights On : en s’éclipsant peu à peu dans la défonce, Paul cache son addiction à ses proches et s’isole dans l’obscurité rassurante du secret. Ira Sachs, pour son quatrième film, s’est inspiré d’une épreuve amoureuse avec un éditeur anciennement accro au crack : « Le film s’efforce d’être transparent sur une histoire très personnelle qui a été alimentée par les non-dits. C’est un appel à s’enlacer et à partager ses démons, à en parler. En 2007, j’ai mis fin à une relation de dix ans avec ce garçon. C’était un bon point de départ pour un scénario, car tout dans ma vie a explosé, tout ce qui était caché ou clandestin a été dévoilé. J’ai choisi une nouvelle façon de vivre : j’ai allumé la lumière. »

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« Pensez à la lumière et à la distance qu’elle parcourt pour tomber jusqu’à nous. Tomber, disons-nous, exprimant ainsi une manière fondamentale d’aller au monde – tomber. » En 2011, le fiévreux Portrait d’un fumeur de crack en jeune homme (aux éditions Jacqueline Chambon) écrit par Bill Clegg, l’ex-boyfriend de Sachs revenu de l’enfer, s’ouvrait sur cette phrase mystérieuse, mimant sa descente inéluctable dans des bad trips aveuglants. Confession d’un toxico hardcore, cette autofiction s’affirme aujourd’hui comme le contrepoint de l’œuvre de Sachs. À la façon d’une correspondance entre amants, les deux récits fonctionnent en miroir : à la griserie mélancolique du film s’oppose l’euphorie speed du livre, à la quête esseulée d’un petit ami égaré dans les bas-fonds de New York répond la recherche effrénée de pipes transparentes et de sachets de dope, perdus dans des squats cradingues. La même incapacité à communiquer, à articuler ses sentiments traversent ces deux témoignages, où chacun pousse la volonté du dévoilement de l’intime jusqu’à l’épuisement. « J’ai su très rapidement qu’il y aurait un premier jour et un dernier jour à cette relation. Les drogues dures (et je ne parle que des dures) sont réellement destructrices, beaucoup de gens autour de moi y ont succombé », raconte Ira Sachs sur un ton grave. Réservé, il ne mentionnera pas le nom de Bill Clegg pendant l’interview. Si la mise à nu est totale, la mise en scène se fait plus pudique : à juste distance des corps masculins, qu’il sait indéniablement érotiser à l’aide d’une photographie chaleureuse et enveloppante, Sachs tempère la tension électrique qui se dégage des deux acteurs principaux, Thure Lindhardt (Erik) et Zachary Booth (Paul). « Pour un scénario qui mêle drogue et homosexualité, on avait peu de comédiens qui se portaient volontaires, certainement par manque de courage. Thure, lui, n’a pas eu peur une seconde lorsque son personnage, délaissé par son compagnon, se masturbe pathétiquement dans un buisson. » affirme Sachs. La narration, qui couvre plus de dix ans, se voit allégée par le rythme elliptique, en touches impressionnistes, qu’a souhaité donner Sachs à son œuvre. On retrouve quelque chose de Pialat, dont le réalisateur avoue s’être inspiré, dans cette façon de filmer à vif, de capter la vérité intime des personnages et des acteurs en greffant des particules de documentaire dans la fiction : « J’aimais bien l’idée de devenir le protagoniste du film, ça faisait de moi le spectateur de ma propre vie. »

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AVANT QUE J’OUBLIE

Car l’alter ego de Sachs est aussi réalisateur. Tout en essayant de convaincre son petit ami d’aller en désintox, Erik tourne un documentaire sur une figure effacée de la communauté gay new-yorkaise des années 1940, le cinéaste Avery Willard. « Cette recherche intervient comme une mise en abyme de mon travail. Chaque histoire est unique, mais certaines sombrent dans l’oubli : je cherche à les rendre à nouveau visibles », précise Sachs. Là où l’auteur est astucieux, c’est qu’il déplace une grande question du cinéma gay, celle du placard, à l’enfermement d’une culture dans les recoins les plus poussiéreux de la New York Public Library. Si les personnages qui, comme Paul, mettent leur vie sous le sceau du secret nourrissent et dévorent le cinéma gay en tant que genre, les œuvres qui traitent de la placardisation d’une mémoire communautaire sont peu nombreuses. Le film exhume des problématiques ayant disparu des écrans comme le sida, qui, après avoir été le thème phare du New Queer Cinema des années 1990, est devenu invisible quand les trithérapies s’annoncèrent. En opérant le coming out d’un passé contre-culturel, Sachs a aussi vocation à documenter son temps : « Mon job est d’être un anthropologue, de comprendre ce que cette histoire veut dire pour nous. Récemment, j’ai vu le film de Jacques Nolot Avant que j’oublie, et il me semble que  nous avons la même manière de dissoudre notre vie et de la partager avec un public pour qu’il réfléchisse sur la sienne. J’aimerais vraiment qu’il voie mon film. » Tour à tour historien et anthropologue, Sachs fait intervenir des figures marquantes de la culture gay, comme James Bidgood, le réalisateur de Pink Narcissus, dont il retient le goût pour les lumières adoucies qui se projettent sur les peaux lisses et les ventres durs. C’est aussi dans la topographie d’un New York underground que le réalisateur interroge une homosocialité faite de rencontres joyeuses en boîte de nuit ou de sessions brumeuses de téléphone rose. Douces et contemplatives, les déambulations nocturnes d’Erik sont ponctuées de rencontres évasives qui, des années 1990 aux années 2000, accompagnent les clignotements tantôt blafards, tantôt éclatants de cette ville lumière.


Keep the Lights On d’Ira Sachs
avec : Thure Lindhart, Zachary Booth…
sortie : 22 août