Bizutée à son entrée en école vétérinaire, une ado végétarienne et candide est forcée de manger de la viande pour la première fois, ce qui lui déclenche une fringale de chair humaine... Retentissante révélation de la dernière Semaine de la critique à Cannes, Julia Ducournau, 33 ans, bouscule le cinéma de genre français avec "Grave". Avec un aplomb sans faille, elle a accepté de disséquer les entrailles de ce premier long métrage baroque et cru.


À quand remonte ton goût pour le cinéma de genre ?
J’ai découvert l’univers du genre assez jeune. Petite, j’étais très fan de romans gothiques: Edgar Allan Poe, H. P. Lovecraft, Le Moine de Matthew Gregory Lewis… J’ai vu Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper à 6 ans ; à 8 ou 9 ans, la série télé Ça et les Freddy, qui m’ont beaucoup marquée; et puis Shining de Stanley Kubrick, que j’ai eu le droit de voir vers 10 ans, mais qui m’a complètement traumatisée ; et mon amour pour David Cronenberg a commencé quand j’ai vu Crash. J’avais 16 ans, je regardais ce film toute seule chez moi, et mon père est rentré: j’étais tellement gênée ! J’avais l’impression d’être prise en train de regarder un porno.

10 ans, c’est jeune pour voir Shining !
C’est plus vieux que le personnage principal! Mes parents sont très cinéphiles. Pour eux, il y avait des films qu’il fallait voir, parce qu’ils étaient faits par de grands réalisateurs. Ils n’avaient pas de raisons de mettre plus de côté Shining que Barry Lyndon. Ils m’ont fait une très belle éducation cinématographique, je leur en sais gré. Ça a été décisif, quand j’ai passé le concours de La Fémis. Dans l’exercice de scénario que j’ai présenté, il y avait une scène où une personne regardait quelqu’un se faire bouffer par un requin. Ensuite, au grand oral, j’ai beaucoup parlé de Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pasolini, que je considère être un film de genre. Je pense que c’est pour ça qu’ils m’ont prise.

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Parler de cannibalisme semble un choix assez osé pour un premier long métrage. D’où vient cette idée ?
Au cours d’une conversation sur le cannibalisme au cinéma avec Jean des Forêts [devenu le producteur du film, ndlr], je lui ai dit que ça me semblerait intéressant de mettre pour une fois les spectateurs dans les pompes de quelqu’un qui devient cannibale, qui rejette d’abord ce penchant, pour faire comprendre, justement, que les cannibales sont humains. Ce qui nous fait peur, c’est cette potentialité qu’il y a en nous. C’était un beau challenge scénaristique que de conserver l’empathie du spectateur envers ce personnage. À la fin de mon film, l’héroïne a mangé de la chair fraîche, mais je ne pense pas qu’on puisse dire qu’elle est inhumaine.

Dans quel genre s’inscrit le film, selon toi ?
Je ne considère pas que ce soit un film d’horreur. C’est un crossover entre la comédie, le drame, le body horror. Je dis ça en connaissance de cause, parce que je ne regarde que des films d’horreur. Je ne voulais pas que les gens sautent de leur siège mais qu’ils rient, qu’ils ressentent une forme de malaise et qu’ils pleurent avec ces deux sœurs qui doivent s’arracher l’une à l’autre.

Comment as-tu trouvé le bon rythme entre ces différents registres ?
C’était beaucoup d’équilibres à trouver, à commencer par celui entre les trois genres du film. L’épine dorsale, c’est la tragédie. Et, évidemment, mes obsessions pour le corps ne pouvaient pas se départir de la grammaire de l’horreur. Je voulais aussi avoir des scènes comiques, parce que le rire permet de ménager l’effroi. Avoir un souffle, mettre les spectateurs à l’aise, et bim! les choquer. Mais j’essaye de ne pas être gratuite, c’est très important. Je voulais un film extrêmement tenu, qui fasse l’effet d’une claque.

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Le cannibalisme est traité de manière ambivalente, à la fois comme une malédiction et comme métaphore de la naissance de la sexualité. Comment as-tu travaillé ce motif ?
Le cannibalisme est un mal qui court, mais, pour moi, le véritable mal, c’est le déterminisme familial ou social : l’idée qu’on ne peut pas être autre chose qu’un bizut, qu’on doit avoir une seule sexualité dans la vie… J’essaye de montrer l’inverse, la métamorphose de l’être. Les personnages principaux auraient pu être des mecs, j’aurais parlé du même sujet. Mais c’est un coming of age, ce qui implique une naissance de la sexualité. Sur nos écrans, c’est souvent psychologisé chez la jeune femme: il y a une appréhension, une honte. En tout cas, on n’est que dans la tête. Je voulais montrer une sexualité féminine dans le corps, qui corresponde à un besoin charnel que l’on a tous, pour en finir, une fois de plus, avec les clivages entre hommes et femmes.

C’est un rôle exigeant et physique pour l’actrice principale, Garance Marillier. Comment l’as-tu dirigée ?
On avait déjà tourné un court métrage et un téléfilm ensemble, et on est très proches dans la vie. On se fait une confiance absolue, donc on peut aller toujours plus loin. On a une grande exigence l’une vis-à-vis de l’autre. Des scènes qui, pour elle comme pour moi, étaient extrêmement physiques, par exemple quand elle se débat sous les draps contre quelque chose qu’elle ne voit pas, n’ont pas posé problème, parce qu’on en avait parlé avant. Je suis toujours très claire avec mes acteurs. S’il y a des trucs qui les gênent, ils doivent me le dire avant de tourner. Sur le plateau, je n’ai pas fait de vieilles surprises pourries à Garance, genre : « Alors, pourcette scène, il faudrait que tu te mettes complètement à poil. » C’est impossible !

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Une fois la transformation de l’héroïne entamée, certaines scènes frôlent la parodie, comme quand elle embrasse son reflet dans le miroir en écoutant à fond « Plus putes que toutes les putes » d’Orties.
Certains trouvent Orties drôle; moi, je trouve surtout ça juste. On pense souvent que, quand une femme est cash, c’est comique, mais quand un rappeur dit « j’vais baiser ma bitch », on le prend au sérieux. C’est pas normal! Pour moi, cette scène n’est pas parodique. Le côté in your face me fait sourire aussi, mais par rapport à mon personnage, parce qu’elle est jeune et que c’est sa façon d’exprimer sa sexualité. Je trouve ça mignon.

La relation entre l’héroïne et sa sœur, qui est au cœur du film, est très intime, parfois crue, et repose sur un dosage subtil entre une grande complicité et une certaine défiance.
C’est un amour fusionnel, dévorant, mais jamais sexuel. Ce que je trouve beau, c’est qu’entre deux sœurs il n’y a pas de honte; c’est comme si on partageait le même corps. On peut roter, pisser ou vomir devant sa sœur. Cette relation me permettait de montrer des corps féminins à travers leur trivialité, avec l’horreur et la drôlerie qui en découlent. Je trouve qu’on ne voit pas assez ça. Tout le monde peut se reconnaître dedans, justement parce que ce n’est pas glamour. Ça me permet aussi de ne pas avoir à expliquer les circonvolutions de leurs relations. Entre sœurs, entre frères, on s’aime, on se déteste, on s’aime à nouveau. Pas besoin de dialogues à la con du style « viens, on va mettre les choses au clair, tu m’as saoulé quand tu m’as parlé comme ça ! » On s’en branle de ce genre de scènes, c’est pas cinématographique, personne veut voir ça.

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En septembre dernier, au festival international du film de Toronto, des spectateurs se sont évanouis lors de la projection de Grave. Que penses-tu de l’emballement médiatique sur le film qui a suivi ?
Deux spectateurs, sur mille deux cents personnes! Je suis désolée pour eux, j’ai pris de leurs nouvelles. Ce qu’on en a fait après m’emmerde, parce qu’on a parlé d’un film qui n’est pas le mien. Quand on écrit que c’est un shocker ou que c’est « le plus éprouvant qui ait jamais été fait», tu as envie de répondre: « Allez voir A Serbian Film ou Cannibal Holocaust et après on en reparle. » On s’est un peu rués là-dessus, et ça n’a pas rendu justice au film.

De quoi parlera ton deuxième long métrage ?
On sera encore dans le crossover, avec des éléments de genre. Mon personnage principal est une sérial killeuse, mais ce n’est pas l’histoire du film – ça, je ne peux pas encore en parler –, c’est juste ce qu’elle aime faire.


«Grave»
de Julia Ducournau
Wild Bunch
(1 h 38) Sortie le 15 mars