Trip hallucinogène ayant électrisé la compétition cannoise cette année, Good Time suit la nuit infernale d’un délinquant, Connie (dément Robert Pattinson), qui tente de faire libérer son frère handicapé mental, Nick (Benny Safdie), enfermé après qu’ils ont braqué une banque. Depuis leur bureau new-yorkais, les frangins cinéastes Josh et Benny Safdie (Lenny and the Kids, Mad Love in New York) évoquent par téléphone le tournant survolté qu’a pris leur mise en scène et la puissance des liens fraternels qui sous-tendent le film.


Comment avez-vous réagi quand Robert Pattinson vous a dit qu’il voulait tourner avec vous ?
Josh Safdie : Quand on a écouté son message, on était en pleine préparation d’Uncut Gems, un thriller assez comique dans le milieu des diamantaires new-yorkais qu’on va essayer de tourner début 2018. J’ai cherché quel rôle Rob pourrait y jouer, mais rien ne collait. Du coup, je me suis même demandé si j’allais le rappeler… Mais mon producteur a insisté, et c’est grâce à ça que Good Time est né.

C’est la première fois que vous accueillez une star dans votre filmographie indépendante et fauchée. Quelles questions ça a soulevé ?
J. S. : On savait que son nom nous permettrait d’avoir un peu plus de budget que d’habitude. Il fallait aussi apprendre à le connaître, pour aller au-delà de son image publique. Sa célébrité est une grande part de son identité. On s’en est servis pour construire son personnage. Il joue un type en fuite, qui ne doit pas se faire remarquer: ça résonne vraiment avec l’idée de célébrité.
Benny Safdie : Le fait que Rob soit très reconnaissable nous a obligés à prendre des précautions particulières. Il fallait être très discrets sur les lieux de tournage, on vérifiait à l’avance sur Internet que l’info n’avait pas fuité. D’ailleurs, dix jours après avoir tourné la scène dans le parc d’attractions, quelqu’un s’est écrié sur le Net : « Ils vont tourner au parc d’attractions de Long Island ! » Tout le monde s’est rué là-bas, mais on avait déguerpi depuis longtemps.

« Notre filmographie n’est composée que de films d’apocalypse. »

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Josh, vous avez écrit le film avec Ronald Bronstein, qui tient le rôle principal de Lenny and the Kids (2010) et qui coécrit et monte vos films depuis lors. Comment s’intègre-t-il à votre duo ?
J. S. :
Je l’ai rencontré en 2007, quand il présentait son film Frownland au festival South by Southwest. J’ai aperçu son visage dans la foule, et il m’est apparu comme un joyau dans une mer de boue. Je lui ai dit qu’il ressemblait à une star. Il nous est devenu très proche, on a fini par le considérer comme un frère. Il fait le pont entre Benny et moi, il nous permet de grandir sans se reposer l’un sur l’autre.
B.S.: Ronnie est l’une des rares personnes avec qui on peut s’engueuler sans rester fâchés. C’est exactement pareil avec Josh. On peut se prendre la tête, mais, au bout du compte, ce sont mes frères.

L’amour qui unit les deux frères de Good Time apporte au film de la lumière et de la douceur. Comment avez-vous construit cette relation?
B. S. :
Dès qu’on a décidé que je jouerais Nick, on a compris qu’on pourrait aller assez loin. Bien avant le tournage, Josh a demandé à Robert Pattinson de se mettre dans la peau de Connie et de m’envoyer des mails comme si j’étais Nick. Dans cette fiction, Connie était sur le point de sortir de prison, il essayait de renouer avec son frère, avec qui il s’était mal comporté. Dans ma réponse, je me suis énervé contre Connie, qui avait gardé le silence trop longtemps. On a continué à s’échanger des mails de cette manière  pendant deux mois, avec Josh en copie.
J.S.: C’était au moment où Rob tournait The Lost City of Z de James Gray…
B. S. : Oui, il était dans la jungle colombienne ! Tout cet échange a permis à Ronnie et Josh d’améliorer le scénario, et à Rob et moi de convoquer le background de nos personnages, comme les frustrations qui émaillent leur relation, quand c’était nécessaire sur le plateau. Ça a aussi permis à Rob de comprendre comment son personnage devait s’adresser à son frère, qui a une façon particulière d’appréhender les choses. Nick est quelqu’un de sceptique, il faut l’impressionner pour pouvoir communiquer avec lui.

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Benny, pourquoi avoir choisi de jouer le rôle de Nick ?
B. S. : On a commencé par chercher parmi les acteurs professionnels, puis parmi les personnes réellement handicapées. Certaines étaient très proches de ce qu’on voulait, mais on s’est rendu compte que le rythme auquel il allait falloir tourner ne leur conviendrait pas. On n’était pas à l’aise avec l’idée de les presser, on ne voulait exploiter personne. Par ailleurs, pour un projet avec Ronnie en 2009, j’avais ausculté les tréfonds de mon cerveau et écrit un personnage très proche de Nick. J’avais trouvé une manière de retenir ma langue à l’arrière de ma bouche qui me donnait un phrasé bien particulier. Ce projet n’a pas abouti, mais on a repris le personnage – et sa diction – en le faisant évoluer. Il est notamment devenu plus fort, parce que, entre-temps, j’ai moi-même gagné en masse corporelle. Cette force est une composante importante de sa personnalité, parce qu’elle le rend potentiellement dangereux pour les autres.

Le film s’ouvre sur le visage de Nick en plan serré, puis multiplie les gros plans. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce type de cadrage ?
J. S. : On a toujours aimé les gros plans. Pour moi, ils agissent comme un rayon X, ils permettent de capter les émotions du sujet, d’observer son intériorité. Cette sorte d’intimité n’existe pas vraiment dans les autres formes d’art. Sur Good Time, ça permet aussi de construire un climat anxiogène,  parce qu’on ne voit pas beaucoup le contexte, l’attention est focalisée sur les personnages et leurs émotions…
B. S. : Et l’utilisation du CinemaScope, qui n’est pas un format destiné aux gros plans [le Scope, avec son format panoramique, est généralement utilisé pour saisir l’immensité des paysages, notamment dans les westerns, ndlr], nous a permis d’entrer encore plus profondément dans les visages.

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Vous n’aviez jamais fait un film aussi coloré, avec ces lumières fluo – et même, littéralement, quand après le braquage la bombe de peinture destinée à neutraliser les billets explose au visage des deux frères. D’où vient cette envie de couleurs ?
J. S. : J’adore le mélange de lumières, le fait qu’il y ait plusieurs températures de couleurs différentes dans un seul plan. Ça a quelque chose de très new-yorkais. New York  concentre toutes sortes de personnes, tout le monde coexiste. On a voulu appliquer cette idée de manière très concrète au film. Et puis le chef opérateur, Sean Price Williams [qui travaille aussi sur les films d’Alex Ross Perry, ndlr], considère que le film commence de manière néoréaliste et qu’après le braquage, quand les frères sont peinturlurés à cause de l’explosion, on bascule dans une expérience à la Alice au pays des merveilles. Tout devient soudain fantasmagorique. Il voulait plonger de plus en plus profond dans le terrier du lapin grâce aux couleurs. Les lumières deviennent sans cesse plus expressives et cauchemardesques.

Le canevas du film, un héros vivant des aventures sombres dans New York le temps d’une nuit, rappelle celui d’After Hours de Martin Scorsese. Était-ce votre principale inspiration ?
B.S.:
On n’a jamais un film précis en tête quand on travaille sur un projet. Évidemment, les œuvres qu’on a vues ont forgé notre vocabulaire, mais on n’est pas très portés sur les références.
J.S.: Cela dit, After Hours est le film préféré de Ronnie, et effectivement on y a fait un clin d’œil au moment de composer la B.O. – on a intégré un petit bout de celle que Howard  Shore avait composée pour Scorsese. Et puis, la formule d’After Hours est de celles qui nous ont toujours plu. Comme dans Candide de Voltaire, le protagoniste ne va pas trop mal au début, puis sa situation ne cesse d’empirer. Notre filmographie n’est composée que de films d’apocalypse. Je pense que ce qui me plaît là-dedans, c’est que c’est une excuse pour être romantique.

Quand ils braquent la banque, les deux frères portent des masques d’hommes noirs. Quel sens y voyez-vous ?
B.S.: Cette idée vient d’un véritable fait divers. On a lu dans le journal l’histoire d’un Polonais vivant en Ohio qui braquait des banques avec un masque de Noir. C’est un déguisement de génie…
J. S. : Enfin, « de génie », dans le plus mauvais sens du terme…
B. S. : Évidemment ! Je veux dire que c’était efficace, parce que ça lui donnait une apparence exactement opposée à la sienne. Bien sûr, cette scène évoque le racisme qui a cours aux États-Unis. Confrontés à de tels masques, les employés de la banque assimilent les braqueurs à un certain type de délinquants, sur lesquels ils plaquent des idées reçues. Connie se sert de ces préjugés comme un vrai salaud.

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Déjà très présente dans votre précédent film Mad Love in New York (2016), la musique prend ici une importance capitale. Le rythme frénétique et les lourdes notes de synthé de la B.O. electro, comme quand Connie infiltre l’hôpital pour en faire sortir Nick, redoublent la tension.
J. S. : Nos deux premiers longs métrages [The Pleasure of Being Robbed, 2009, et Lenny and the Kids, ndlr] ne contiennent pas de musiques originales. Beaucoup de cinéastes commencent leur carrière par l’exubérance, alors que, moi, quand j’étais jeune – enfin, plus jeune, j’ai 33 ans –, au début de la vingtaine, j’étais obnubilé par l’idée que pas de style, c’est un style; que je devais tout dépouiller. J’ai fini par évoluer. On a fait une version de Good Time sans musique, il n’y a que le silence de la nuit. Mais la fièvre qui habite Connie est très importante pour le film, et on voulait l’accentuer, ce que nous a permis la musique d’Oneohtrix Point Never.

Buddy Duress ajoute à la folie ambiante quand son personnage de camé surgit au milieu du film pour s’allier avec Connie. Il est à la fois drôle et hystérique. D’où vient-il ?
J.S.:
On l’a découvert pour Mad Love in New York [il jouait l’un des amants drogués de l’héroïne, ndlr] ; sa grande conviction quand il joue nous a impressionnés. Ça lui vient sans doute de la prison et de la vie dans la rue, qui l’a habitué à devoir s’inventer un personnage. Son long monologue dans la voiture n’a demandé qu’une seule prise. Il était tellement dans son rôle que lui et Rob ne pouvaient pas se blairer sur le plateau. Planqué chez une vieille dame pendant quelques heures, Connie trouve une veste  argentée et se teint en blond, rappelant le personnage joué par Ryan Gosling dans Drive. Y avez-vous pensé ?
J. S. : Non, notre film n’a rien à voir avec celui de Nicolas Winding Refn. Pour les costumes et l’esthétique, on s’est basés sur un livre d’Edmond A. MacInaugh, Disguise Techniques. Fool all of the people some of the time [«Techniques de déguisement. Dupez tout le monde de temps en temps », ndlr] qui explique comment rouler les gens – par exemple en utilisant les uniformes des services municipaux pour disparaître dans une foule. S’habiller comme un postier ou un éboueur permet d’enfreindre la loi en se fondant dans la masse; les gens n’osent pas vous confronter et personne ne se souviendra de vous. C’est le genre de méthode que Connie utilise.

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Son look dans le dernier plan, où il apparaît avec ses cheveux en bataille, son bouc et ses yeux fous braqués vers l’objectif, évoque une photo très connue du criminel Charles Manson. C’est intentionnel ?
J. S. :
En fait, je me suis énormément intéressé à Charles Manson… Je ne vais pas raconter jusqu’à quel point, mais disons simplement que j’ai correspondu avec sa fiancée et son meilleur ami. J’ai toujours voulu le rencontrer, je trouve que c’est un personnage extrêmement intéressant. Au fond, c’est simplement un musicien raté… J’ai un peu parlé de Charly à Rob quand on préparait le film, mais ce n’était vraiment pas au centre de nos conversations. Je pense que c’est juste une étrange coïncidence métaphysique.


À partir du 23 septembre
Les Safdie matins par Society