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ENTRETIEN: Jordan Peele nous parle de ses visions hantées

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Depuis le succès fou de son excellent Get Out en 2017, Jordan Peele n’a pas fermé l’œil, puisqu’il a cocréé plusieurs séries (The Last O.G. sur TBS, Weird City sur YouTube et The Twilight Zone, en avril sur CBS), a coproduit le dernier Spike Lee et a tourné son nouveau film, Us. Avec ce récit d’une famille afro-américaine en villégiature qui tente d’échapper à son double maléfique, il retrouve la formule magique de Get Out : un mélange d’horreur et d’humour bien senti sur fond de retour du refoulé. Dans les studios d’Universal, à Los Angeles, on l’a interrogé sur son regard si aiguisé en matière de cinéma et de représentations.

Vous retrouver face à votre double, ça vous ferait peur?

Évidemment ! Le double touche à une peur ancestrale, quelque chose d’enfoui. C’est sans doute pour ça que c’est une figure récurrente dans les mythologies, on la retrouve dans toutes les cultures et toutes les civilisations. Mais je n’avais jamais vu une histoire dans laquelle une famille entière rencontre son double. Je trouve les connotations de cette situation encore plus mystérieuses.

Get Out portait beaucoup sur la question du regard des Blancs sur les Noirs. Avec ce thème du doppelgänger dans Us, vouliez-vous explorer la manière dont les Noirs se perçoivent eux-mêmes?

Je crois que ce film est plus libre d’interprétation que Get Out. Ce qu’on peut y percevoir à propos de la culture afro-américaine découle sans doute de ce que j’y ai mis de manière inconsciente, mais j’ai vraiment cherché à faire une histoire universelle. À mon sens, Us ne traite pas de questions raciales, excepté que je n’ai jamais vu de film d’horreur avec une famille noire en son centre.

Us de Jordan Peele,
Copyright Universal Pictures

Enfant, vous sentiez que quelque chose clochait dans la représentation des Noirs américains?

Bien sûr ! À commencer par le fait qu’on n’en voyait pas assez. J’ai grandi en me sentant marginal, ça m’a poussé vers l’horreur, la science-fiction et le fantastique. Les Noirs y sont très souvent réduits aux mêmes fonctions narratives : ce sont les premiers à mourir, comme si c’étaient des personnages impossibles à développer, ou alors ce sont des magical negros [des personnages noirs dont la principale fonction narrative est de venir en aide aux héros blancs, ndrl]. Il y a tellement de récits dans lesquels des Noirs pourraient avoir une place… ça renouvellerait les genres.

Comme dans Get Out, votre caméra insiste sur des visages étranges, des regards dérangeants et des corps rigides. Comment avez-vous travaillé la manière de filmer les corps ici?

Us est un tour de passe-passe, un jeu d’illusion. Les acteurs jouent face à 
eux-mêmes, les regards qu’ils échangent avec leur double sont donc un des principaux motifs du film. Je me rends compte que les gros plans deviennent une figure emblématique de mon style. Dans le cinéma d’horreur, je trouve que l’image la plus importante est celle du visage de la personne qui a peur, c’est à ça qu’on peut s’identifier en tant que spectateur.

D’où vient votre passion pour le gothique, le macabre?

Difficile à dire… Je pense que j’ai une imagination très vive, ce qui fait que j’ai été violemment affecté par les films d’horreur que j’ai vus dans ma jeunesse : Freddy. Les griffes de la nuit de Wes Craven, L’Exorciste de William Friedkin, Halloween de John Carpenter… Je crois qu’ils m’ont vraiment traumatisé. Mais bizarrement, ça n’a jamais cessé de m’attirer. Il a fallu que je commence à raconter moi-même des histoires effrayantes pour commencer à regarder mes peurs en face et à les affronter. C’est là que j’ai compris que je me sens chez moi parmi les monstres.


Us de Jordan Peele,
Copyright Universal Pictures

Quel est le premier film que vous avez vu?

Le premier que ma mère m’a emmené voir au cinéma était un film musical appelé Show Boat [de George Sidney, 1951, ndlr]. Elle adore les films, mais sa première passion, ce sont les livres. Le cinéma, c’était plus mon truc, c’est comme ça que je me suis forgé une identité – au lycée, je collectionnais les VHS, j’en avais plus de trois cents. Le premier film qui m’a transformé, c’est E.T. L’extra-terrestre. Je devais avoir 5 ou 6 ans. J’ai senti qu’il m’était destiné, plus qu’aux adultes. Spielberg raconte cette histoire depuis le regard d’E.T. et d’Elliott, sans les prendre de haut, ni eux, ni les spectateurs. Il prend l’enfance au sérieux.

Déjà dans les sketchs de votre duo Key & Peele avec Keegan-Michael Key entre 2012 et 2015, on sentait chez vous un regard analytique précis, un plaisir de jouer avec les codes de tous les genres filmiques. Comment avez-vous forgé cet œil?

Mon langage cinématographique provient de la vingtaine de cinéastes qui ont changé ma vie. Depuis le début de ma carrière, j’ai toujours eu peur de reproduire ce qu’ils ont fait. Mais j’ai fini par comprendre que tous les artistes que j’admire ont 
forgé leurs œuvres à partir de ce qui les a inspirés. Je pense que c’est en décomposant ces influences plutôt qu’en en faisant un 
copier-coller qu’on peut arriver à quelque chose de totalement original.

Le plus angoissant au cinéma, c’est souvent la suggestion, ce qu’on imagine sans le voir. Quelles sont la chose visible et la chose invisible qui vous font le plus peur?

Voyons voir, la chose invisible qui m’effraie le plus… L’océan, la nuit, me terrorise, parce qu’au-delà d’un mètre on ne voit plus rien. Mon imagination me suggère des trucs bizarres, comme des poissons géants. Pour la chose visible, je dirais les cafards. Les tout petits cafards immobiles qui se mettent soudain à bouger super vite. Cette façon d’être statique puis de s’agiter brusquement est une technique que j’ai réutilisée pour les doubles dans Us. Ça laisse supposer une forme de sapience, ils en savent plus que nous. Et plus ils en savent, moins j’en sais…


Us de Jordan Peele,
Copyright Universal Pictures

Vous avez grandi à New York. Comment vous êtes-vous adapté à Los Angeles?

Plutôt bien ! Au départ, j’étais persuadé que je ne m’y ferais jamais. Mais maintenant que j’y vis depuis seize ans, que j’y ai fondé une famille [il s’est marié en 2013 avec l’humoriste et actrice Chelsea Peretti, ndlr] et ma société Monkeypaw Productions, c’est un vrai rêve. On peut dire que je suis un mec de la côte ouest maintenant.

Vous avez eu un fils, quelques mois après la sortie de Get Out. Comment cette paternité a-t-elle influencé l’écriture de Us, centré sur une famille?

Je pense que le fait d’avoir un enfant pousse à se regarder et à se demander qui l’on est vraiment. C’est une sorte de crise identitaire : on passe du fait d’être mu par sa propre ambition à celui de protéger et soutenir quelqu’un d’autre. Le premier truc que je me suis dit, c’est : «OK, je sais qui est Jordan Peele. Mais qui est-il version père et mari?» Us traite précisément du fait de se regarder en profondeur.

Quel impact a eu le colossal succès de Get Out sur votre vie?

Ça m’a enlevé beaucoup de pression, et ça m’en a rajouté aussi. Quand je pitchais Get Out, personne ne voyait ce que ça pourrait devenir. Et puis ceux qui m’avaient claqué la porte au nez ont vu que ça marchait, et ça a tout changé. Disons que ça devrait m’attirer les sympathies pour un petit moment.

Us de Jordan PeelePictures (1 h 59) Universal Pictures. Sortie le 20 mars

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