Depuis le début des années 1980, c’est sans aucun doute la plus grande actrice du cinéma indépendant américain. Tout à la fois frêle et inquiétante, sensuelle et ingénue, Jennifer Jason Leigh a imposé son aura blonde et troublante dans les univers bizarres et fascinants de Paul Verhoeven, David Cronenberg, Robert Altman, Barbet Schroeder, Joel et Ethan Coen, ou tout récemment Quentin Tarantino (Les Huit Salopards) et David Lynch (la saison 3 de Twin Peaks). Invitée mi-juin au Champs-Élysées Film Festival, l’actrice a commenté pour nous une sélection d’images piochées dans son impressionnante filmographie.


1eyes of a stranger DR

Eyes of a Stranger de Ken Wiederhorn (1981)
« J’avais passé le casting, mais je n’avais pas été prise. Et un jeudi soir mon agent m’a appelée : “Saute dans un avion demain, ils ont viré la fille qu’ils avaient choisie.” C’était un film d’horreur à tout petit budget, mais c’était mon premier film, et cette nuit-là j’ai tout fait pour convaincre ma mère de me laisser arrêter le lycée pour rejoindre le tournage. Je lui ai même promis que je passerais le G.E.D. 
[un ensemble d’examens qui attestent du niveau d’une personne hors parcours scolaire classique, ndlr.] – ce que je n’ai jamais fait. »

 

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Fast Times at Ridgemont High 
d’Amy Heckerling (1983)
« J’adore cette photo avec Phoebe Cates. Elle est devenue ma meilleure amie pendant le tournage, et elle l’est toujours. On était si jeunes, on ne se doutait pas une seconde qu’on était en train de faire un film qui deviendrait un classique du teen movie. Cette photo est prise dans la pizzeria où travaille mon personnage dans le film, et où je travaillais déjà avant le tournage, donc je connaissais le métier ! »

 

3 flesh and blood

La Chair et le Sang de Paul Verhoeven (1985)
« Il faisait très froid, on a tourné en Espagne, mais on s’est gelés tout le temps. J’ai adoré travailler avec Rutger Hauer et Paul Verhoven – j’étais une grande admiratrice de Paul, j’avais adoré Soldier of Orange (1977). Ils s’engueulaient énormément, et je me rappelle que je trouvais ça très bizarre qu’ils s’engueulent en anglais [alors qu’ils sont tous les deux néerlandais, ndlr]. »

 

Au coeur de minuit

Heart of Midnight de Matthew Chapman (1988)
« Je me souviens de cette robe impossible à enfiler – c’était du caoutchouc, pas du cuir. Juste avant le tournage, je me suis cassé le pied. Du coup, le personnage porte un plâtre, sans qu’on sache pourquoi. Quand on vous enlève un plâtre, on vous dit qu’il n’y aucun risque que la lame vous coupe, mais votre cerveau n’arrive pas y croire. Et puis, avec le plâtre, il y a aussi l’idée qu’on va trouver quelque chose d’horrible en l’ouvrant, comme des vers… Mais je ne sais plus si c’est dans le film ou si ce sont mes propres peurs. »

 

5 single (c)RDA Everett

JF partagerait appartement de Barbet Schroeder (1992)
« J’ai fait beaucoup de recherches pour ce rôle, j’ai rencontré un psychiatre qui m’a présenté deux de ses patientes, des jumelles (car mon personnage découvre qu’elle a une jumelle) qui avaient été internées en hôpital psychiatrique : elles ne pouvaient être ni ensemble – au risque de devenir complètement démoniaques – ni séparées – elles étaient alors suicidaires. Une fois qu’il avait obtenu la prise qu’il voulait, Barbet Schroeder disait toujours : “On en fait une dernière, pour le plaisir.” Ça devrait toujours être un plaisir de tourner. »

 

6 short cuts DR

Short Cuts de Robert Altman (1994)
« Pour ce rôle d’opératrice de téléphone rose, j’ai rencontré plusieurs femmes, et aucune ne faisait ça sérieusement – pendant qu’elles parlent de sexe, elles feuillettent des magazines, se font les ongles… Je suis aussi allée chez un type qui avait une jambe cassée et faisait ça en attendant d’être guéri. Il prenait une voix aiguë et sensuelle pour se faire passer pour une femme. J’ai enregistré tous les appels et me suis servie des retranscriptions pour le tournage. Robert Altman m’avait aussi demandé de diriger moi-même les enfants qui jouent mes enfants, pour qu’ils me voient comme la figure d’autorité sur le tournage. J’ai appris énormément avec lui. »

 

Jennifer Jason Leigh

Le Grand Saut de Joel et Ethan Coen (1994)
« Katharine Hepburn, Rosalind Russell et Barbara Stanwick étaient mes trois grandes inspirations pour ce rôle. J’ai regardé tous leurs films à la loupe. Je les ai même enregistrés avec un magnétophone pour les laisser tourner pendant que je dormais, et j’ai travaillé avec un coach vocal. Je voulais vraiment ce rôle. »

 

8 Georgia

Georgia d’Ulu Grosbard (1995)
« J’allais en camp de vacances avec Mare Winningham, l’actrice qui joue ma sœur, quand on était ados. C’est un film particulier pour moi, parce que c’est ma mère qui l’a écrit et à cause de ma propre relation avec ma grande sœur, qui a eu une influence majeure sur ma personnalité et sur mes choix de carrière [elle a raconté dans une récente interview au Guardian que sa sœur, décédée en 2016, était toxicomane, ndlr]. À travers mes rôles, je crois que j’ai toujours essayé de la comprendre. »

 

Jennifer Jason Leigh

eXistenZ de David Cronenberg (1999)
« J’adore la science-fiction, j’ai lu presque tout Philip K. Dick, et je suis fan de Cronenberg. J’étais seule à Toronto pendant le tournage, donc j’allais beaucoup chez lui, dans sa famille. D’ailleurs, je suis toujours très proche de sa fille, et je viens de presque faire un film avec son fils… C’est drôle, parce que Cronenberg a cet univers complètement tordu, mais c’est un homme très doux, très attaché à sa famille. Il est comme moi : j’adore jouer dans des univers bizarres et flippants, mais je n’en voudrais pas dans mon quotidien. »

 

ANOMALISA

Anomalisa de Duke Johnson et Charlie Kaufman (2015)
« C’est un de mes rôles préférés, sans doute le personnage qui me ressemble le plus. Elle est très douce, mais aussi très forte. Et puis j’ai toujours eu un problème avec ma voix. Dans ma famille, j’ai toujours été celle qui ne savait pas chanter, qui avait une voix de crécelle irritante. Le fait que Charlie Kaufman écrive ça pour moi, pour ma voix, ça m’a fait beaucoup de bien. »

 

Huit salopards

Les Huit salopards de Quentin Tarantino (2016)
« C’était génial de travailler avec Kurt Russell et d’être menottée à lui. À force, je pouvais dire quand il allait bouger sans qu’on se parle. Même si c’était extrême et violent, c’est le tournage le plus fun que j’aie jamais fait. Et non, être défigurée pendant tout le film n’est vraiment pas un problème pour moi. Il y a assez de premières, de galas, de magazines pour être glamour – et ce n’est vraiment pas ce qui m’intéresse. »