La rédac vous livre sa sélection pour la semaine du 1er février 2017


JACKIE

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Le Chilien Pablo Larraín s’aventure aux États-Unis pour un passionnant anti-biopic de la veuve de John Fitzgerald Kennedy durant les jours qui suivent l’assassinat de son mari. Dallas, Texas, 22 novembre 1963. Une décapotable fuse sur le bitume. Elle fuit les balles meurtrières qui viennent d’atteindre le 35e président des États-Unis au cou et en pleine tête… C’est le cœur traumatique de l’anti-biopic de Pablo Larraín, savant puzzle narratif gravitant autour du drame comme les éclats d’une vitre autour d’un impact. Soit un plan-séquence rapide au cours duquel la caméra rattrape la voiture en la survolant tel un spectre curieux – sur la banquette arrière, le cadavre encore chaud de JFK repose sur les genoux de Jackie. L’ex-First Lady, en larmes, reviendra sur cet instant avec moult détails sanglants au micro d’un journaliste. Avant de se raviser. Car l’important est moins l’authenticité sordide du témoignage que la trace laissée par son récit dans l’héritage politique de John Fitzgerald Kennedy. Malgré son expatriation nord-américaine, et un sujet a priori éloigné de ses problématiques habituelles sur le refoulé politique du Chili, Larraín retombe en fait sur l’un de ses motifs clés : l’art très politique du storytelling. Comme dans ses films No (2013) et Neruda (sorti début janvier), il s’agit de «fabriquer» l’histoire, au détriment de la vérité s’il le faut. Au diable, donc, l’émotion réelle qui submerge Jackie. Elle la garde pour Dieu et les couloirs kubrickiens de la Maison-Blanche, dans lesquels elle déambule seule, ivre de rage et de chagrin. Au diable, aussi, ceux qui lui déconseillent d’organiser des funérailles dans la rue, par mesure de sécurité: si Abraham Lincoln y a eu droit, pourquoi pas son mari? De ce duel intérieur entre la raison et l’affect naît un fascinant portrait tragique.

LA FEMME QUI EST PARTIE

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Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise en 2016, le dernier film-fleuve du Philippin Lav Diaz joue sur les contrastes pour tracer le parcours d’une femme qui sort de prison. Horacia purge injustement une peine depuis trente ans, mais l’aveu tardif d’une de ses codétenues entraîne sa libération. La voilà recrachée dans la société philippine de 1997. Lav Diaz oppose d’emblée sa routine presque douce dans la prison, où elle organise des lectures de ses contes, à l’activité économique qui agite le pays à l’époque, alors que les immeubles poussent comme des champignons. En tentant de retrouver son fils et de se venger du mafieux qui l’a fait incarcérer, Horacia s’attache à plusieurs exclus (un vendeur ambulant, une SDF et un travesti) et recompose un amer et déchirant succédané de sa famille perdue. Par des jeux de noir et blanc et une temporalité qui se contracte et se dilate sans cesse, le cinéaste donne corps aux dilemmes moraux de la bienveillante mais revancharde Horacia, ainsi qu’au fossé béant entre les riches et les pauvres, toile de fond richement travaillée du film.

YOURSELF AND YOURS

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En vingt ans de carrière, Hong Sang-soo aura réalisé vingt films pile ; tous déclinant en un réflexe imperturbable le même programme romanesque, soit l’attraction mutuelle et changeante entre hommes et femmes au gré de leurs rencontres fortuites ou intentionnelles. Si Yourself and Yours se démarque, malgré une étoffe et un imaginaire en tout point similaires aux dix-neuf autres, c’est qu’il opère un basculement subtil de l’univers du cinéaste dans le surnaturel. En effet, il y a quelque chose qui tient de la nouvelle fantastique dans l’étrange récit de cette fille solitaire qui, dans le bar où elle a pris ses habitudes, se fait aborder par une suite d’hommes qui chaque fois reconnaissent en elle une ancienne aventure tandis qu’elle ne reconnaît personne, oubliant même d’une scène à l’autre ses nouveaux prétendants. Inutile de préciser que Hong Sang-soo exploite avec une grâce sans pareille ce paradoxe narratif jamais éclairci, lequel survit à tous les efforts de la raison pour tramer un élégant ruban de Möbius affectif dont les courbes malicieuses semblent renfermer, l’air de rien, absolument tout le mystère du désir entre les êtres.

GIMME DANGER

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Jim Jarmusch, à l’invitation d’Iggy Pop lui-même, retrace dans un documentaire classique mais efficace la folle saga des Stooges. De leurs débuts à Detroit à leur reformation en 2003, l’iguane impétueux et ses acolytes se confient au cinéaste dans des entretiens posés et très intimes. Ils reviennent chronologiquement sur les frasques de leur groupe séminal – pas de punk rock sans les Stooges – qui a pourtant eu une première vie éphémère (différentes formations et une séparation entre 1967 et 1974). L’alternance entre interviews, images d’archives, animations très drôles à la Beavis and Butt-Head et extraits de films donne une bonne idée de ce que peut être une vie rock. Là où Jarmusch a eu du nez, c’est aussi dans le timing: il est assez émouvant de voir les membres du groupe disparus récemment (les frères Asheton, Steve Mackay…) revenir d’outre-tombe pour parler de leur trajectoire. Mais le plus fou, c’est quand même de se dire qu’Iggy Pop, vieux sage à la silhouette toujours athlétique, est encore debout après sa vie d’excès en tous genres. On est rassurés: en fait, l’attrait du danger, ça conserve pas mal.