Wong Kar-wai se lance dans une épopée sensible du kung-fu. Après avoir exploré le sentiment amoureux dans des volutes de fumée vintage (In the Mood for Love, 2046), et revenu de son échappée américaine (My Blueberry Nights), le réalisateur hongkongais star mis son talent au service des arts martiaux avec The Grandmaster, film inclassable qui déroute autant qu’il fascine. Rencontre avec un maître du cinéma.


Caché derrière ses légendaires lunettes noires, qui ornent d’ordinaire un visage impassible, Wong Kar-wai esquisse un léger sourire. Il faut dire que la promotion de The Grandmaster sonne pour lui la fin d’un périple cinématographique qui aura duré plus de neuf ans. Centré autour de la figure d’Ip Man, maître du kung-fu et mentor de Bruce Lee, le film aura nécessité six ans de préparation et plus de trois ans de tournage et de post-production, avant qu’enfin la nouvelle œuvre tant attendue du cinéaste arrive sur nos écrans. À l’écouter, on comprend vite que The Grandmaster est plus qu’un film comportant des scènes de kung-fu : c’est un film profondément marqué par l’esprit de cet art martial. S’il précise qu’il ne pourrait pas le pratiquer parce qu’il nécessite « une discipline et une rigueur dont je ne suis pas capable », le cinéaste a pourtant accompli un travail de documentation long et minutieux. Avec l’aide du célèbre chorégraphe chinois Yuen Woo-ping, à qui l’on doit notamment les scènes de combat de Matrix, Tigre et Dragon ou Kill Bill, il est allé à la rencontre des maîtres du kung-fu encore vivants. Ce périple à travers la Chine s’est transformé en initiation, non seulement aux techniques de combat, mais aussi et surtout à l’histoire et à la philosophie de cet art martial.

21004301_20130508155555038-jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

S’il s’était déjà intéressé au kung-fu dans Les Cendres du temps, avec la puissance graphique qu’on lui connait, Wong Kar-wai s’est plutôt fait connaître avec des œuvres urbaines et mélancoliques. Pas étonnant alors que l’idée de raconter l’histoire d’Ip Man lui soit venue devant une vidéo du vieux maître, fatigué mais toujours debout, en pleine démonstration. Touché par la vigueur du personnage, le réalisateur a vu là l’angle parfait pour aborder cet art qui le fascinait : « Petit, j’étais captivé par les écoles de kung-fu dont je voyais les devantures dans la rue. Elles nourrissaient mon imagination. Avec ce film, j’ai voulu pousser la porte et aller voir ce qu’il y a derrière. Aujourd’hui, tout le monde considère les arts martiaux comme un sport ; les films de kung-fu se concentrent sur la puissance des personnages et enchaînent les scènes de combat. Mais en faisant mes recherches, j’ai découvert toutes ces histoires à raconter, cette mystique du kung-fu. The Grandmaster n’est pas un film de super-héros. Je voulais poser la question de ce qu’était la société chinoise des arts martiaux : des gens avec une manière de penser bien particulière. » Le film offre une réponse à la fois romanesque et nostalgique en croisant le destin de ces artisans du kung-fu, confrontés à l’histoire et à leurs devoirs.

20474308-jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

Wong Kar-wai avait imaginé appeler son film Il était une fois le kung-fu, mais le choix de The Grandmaster s’explique par son attention particulière à incarner cet art dans des personnages denses et humains. Car c’est bien l’authenticité que cherche le réalisateur dans cette fresque pourtant très stylisée. De même que Bruce Lee avait apporté au kung-fu « du charisme et de l’épaisseur », Wong Kar-wai ne veut pas noyer son film sous les effets spéciaux où « le kung-fu se transforme en ballet volant ». Lorsqu’on lui demande s’il considère Ip Man comme un artiste, le parallèle entre le réalisateur et son personnage devient évident : « Comment appelez-vous des gens qui ne vivent que pour leur passion, qui s’y dévouent complètement, avec un sens de la discipline rare ? Quand j’ai rencontré certains maîtres, ils espéraient que le cinéma allait pouvoir faire survivre leur art. Comme tous les artistes, ils cherchent à lutter contre le temps. » Ce temps qui, comme toujours chez le réalisateur, débouche sur une puissante nostalgie, qu’il décrit comme « un sens des valeurs qui se perdent, comme l’honnêteté et la rigueur, un goût pour l’élégance et pour un style qui forcément reviendra au goût du jour ». Si le mystère du kung-fu se niche quelque part entre « le vertical et l’horizontal », The Grandmaster prouve à nouveau que la magie du cinéma de Wong Kar-wai tient dans la recherche forcement bouleversante d’un temps perdu.


The Grandmaster de Wong Kar-wai
avec : Tony Leung Chiu-wai, Zhang Ziyi…(2h10)
sortie : 17 avril