Quarante ans : (toujours sans) mode d’emploi. HARMONY KORINE, l’enfant terrible du cinéma ricain révélé par le scénario du Kids de Larry Clark en 1995, refuse de grandir. Tant mieux : en 2013, l’univers du réalisateur de Gummo est toujours aussi dérangeant et déjanté. Mais son public, jusqu’ici confiné à la sphère indé, pourrait bien s’élargir avec Spring Breakers. Rencontre avec un brillant allumé.


Profiter de l’image aseptisée de Selena Gomez pour la confronter au sud craspec des États-Unis rejoignait a priori l’idée éculée de la teen idol qui ose polluer son univers sucré en allant rencontrer l’autochtone. Mais Spring Breakers va bien plus loin que sa campagne marketing aguichante, que d’aucuns jugent malhonnête quand d’autres la trouvent bien maline. Harmony Korine, habitué à malaxer l’univers boueux des rednecks, s’empare ainsi de l’imagerie à la fois solaire et triviale des spring breaks – ces périodes de vacances étudiantes renommées pour leurs fêtes alcoolisées et leur culte du bikini – pour en poétiser la surface. Car ce gang de braqueuses adolescentes et ce truand charismatique aux dents dorées, joué par le drôle et flippant James Franco, sont des prétextes à une manipulation formelle et musicale plus exigeante. Pervertissant l’esthétique MTV, qu’il agglomère au son rap dirty South, le réalisateur de Trash Humpers mixe les matières et les horizons culturels antagonistes pour proposer une incantation aussi potache que sophistiquée, aussi méditative que détonante.

Ce n’est pas votre première collaboration avec James Franco…
J’avais déjà travaillé avec lui pour une exposition intitulée « Rebel », autour de La Fureur de vivre de Nicholas Ray. Ma vidéo s’appelait Kaput, ce qui signifie « mort ». James y interprète le chef d’un gang de filles masquées et armées de machettes, qui roulent sur des BMX et portent des tee-shirts du rappeur Tupac Shakur.

Y a-t-il un lien entre cette installation et Spring Breakers ?
Je n’y ai jamais réfléchi. Kaput tentait, dans une veine impressionniste, de ré-imaginer les gangs de filles, les combats de nuits. Spring Breakers est plus onirique.

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Vous avez écrit le scénario durant un spring break…
J’ai décollé vers Daytona Beach, qu’on surnomme la « Redneck Riviera », en Floride. Là-bas, je n’ai pas trouvé de spring breakers, juste des lesbiennes, des bikers et des enfants obèses. Alors j’ai demandé à une dame de l’hôtel où étaient partis les ados. Elle m’a répondu qu’ils ne venaient plus ici depuis quinze ans. J’ai donc pris un avion pour Panama City, toujours en Floride, où les teens mettaient le feu à leur chambre, pissaient dans le sable, baisaient sur les lustres ou écoutaient Taylor Swift… C’était un enfer, un cauchemar adolescent. J’essayais d’écrire tout en ayant peur que quelqu’un vomisse sur ma terrasse ou me jette un fût de bière. Après ça, je suis allé plus loin, à trente kilomètres. Là-bas, je n’ai vu que des nains. On m’a dit que l’hôtel était réservé pour le tournage d’un reality show sur le catcheur Hulk Hogan, avec des nains qui lui ressemblaient.

Pourquoi avoir choisi de travailler avec Benoît Debie, le chef opérateur de Gaspar Noé ?
Je voulais que le film soit une expérience physique. La narration devait avoir l’effet d’une prise de drogue ou, par exemple, épouser les rythmes compulsifs de la musique électronique. Dans les oeuvres de Gaspar, la lumière de Benoît s’apparente à de la peinture, et je souhaitais que les couleurs soient les véritables stars.

La musique est omniprésente dans Spring Breakers. Comment la bande originale a-t-elle nourri la structure du film ?
Mon idée était de construire Spring Breakers selon les codes d’une violente pop song. C’est pourquoi le film est organisé en micro-scénarios, avec des scènes très rapides qui reviennent comme des boucles. Certains dialogues se répètent, comme le refrain d’une chanson. Je voulais que ça accroche, puis que tout disparaisse instantanément.

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Quentin Tarantino dit réfléchir d’abord à la musique avant d’entamer l’écriture d’un scénario. Procédez-vous ainsi ?
Parfois, oui. La séquence où les personnages chantent du Britney Spears a été pensée comme ça. J’avais envie depuis longtemps d’utiliser une de ses chansons dans un film. Britney est la matérialisation culturelle de ces rêves pop américains qui, progressivement, se désintègrent dans quelque chose de plus sinistre, de plus sombre ou subversif.

Pourquoi avoir demandé au rappeur Gucci Mane d’interpréter le méchant ?
C’est l’un de mes rappeurs préférés. Je suis allé lui rendre visite en prison pour lui proposer le rôle. En tant que « trap rapper » (née dans les ghettos d’Atlanta, la trap music est l’un des courants majeurs du rap du Sud des États-Unis, avec pour colonne vertébrale la triade flingues, grosses liasses et cooking narcotique – ndlr), il connaît l’univers dans lequel baignent les personnages.

Alien, le personnage joué par James Franco, est-il inspiré de rappeurs réels ?
C’est l’archétype classique du gangster blanc du Sud qui veut être Noir. J’ai grandi à Nashville et j’ai souvent vu ce genre d’individus dans le bus scolaire. Un an avant le tournage, j’ai montré pas mal de clips à James Franco, du rap régional surtout. Beaucoup de choses du Memphis des années 1990 : Three 6 Mafia, Crunchy Black, Project Pat… Et Franco a passé beaucoup de temps en compagnie d’un rappeur blanc nommé Dangeruss.

Alien est une sorte de chaman, un guide pour une version déviante du rêve américain…
Oui, c’est un gangster mystique. On est à la frontière entre deux mondes, l’un saturé de signes gangsta, l’autre baigné de fanatisme religieux. Ces deux tendances entrent en collision avec le personnage d’Alien. Il est poétique de façon bizarre et démente.

Spring Breakers bascule lors d’une intense scène de sexe entre Alien, deux filles et un flingue qui change de main. La domination masculine vacille…
Dans la scène que j’avais écrite, les filles se contentaient d’effrayer Alien. Et c’était la fin de la séquence. Mais pendant les répétitions, la manière dont elles tenaient le flingue m’a semblée plus phallique, j’ai commencé à imaginer qu’elles lui insèrent l’arme dans la bouche façon « gorge profonde », pour l’émasculer. Franco a alors suggéré que son personnage suce le flingue, pour retourner une nouvelle fois la situation d’un point de vue psychologique : ce moment cristallise leur amour. Les trois personnages réalisent alors qu’ils sont connectés dans leur folie. C’est presque une scène de romance.

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Considérez-vous Spring Breakers comme une romance ?
Oui, mais une romance complètement ravagée !

Selena Gomez et Vanessa Hudgens, deux jeunes stars estampillées Disney, n’ont-elles pas été effrayées par le contenu sulfureux du film ?
Non, curieusement, ce fut l’une de mes expériences de tournage les plus faciles à gérer ! Je leur ai juste demandé de se familiariser avec mon style, d’aller vers l’inconnu sans avoir peur, en gardant en tête qu’elles jouent des personnages de fiction et qu’il faut s’y perdre.

Sur le tournage, comment avez-vous gardé le contrôle lors des nombreuses séquences de fête et de débauche ?
La plupart du temps, c’était complètement incontrôlable, ils s’en foutaient que je filme ou non, ils baisaient n’importe où, tombaient du plafond, les chambres étaient mises en miettes, des objets prenaient feu.… C’était assez sauvage. Je filmais ces scènes comme un documentariste, sauf que c’est moi qui avait déclenché ce truc !

Comment faites-vous pour rester si proche des jeunes ?
Je ne me suis jamais senti connecté avec les personnes âgées.


Spring Breakers de Harmony Korine (1h32)
avec : James Franco, Vanessa Hudgens…
sortie : 6 mars