Fils spirituel adopté par Steven Spielberg et George Lucas, créateur de Lost, l’une des séries télévisées les plus cultes de ses vingt dernières années, le réalisateur de 46 ans se retrouve cette année aux manettes de deux célèbres sagas spatiales : Star Wars et Star Trek. Un grand écart entamé avec maîtrise grâce à Star Trek Into Darkness, son second volet ouvert sur une généreuse odyssée en forme de chasse à l’homme cosmique. Rencontre avec celui qui a fait de la maxime du générique de la série un projet cinématographique: « Espace, frontière de l’infini. »


Ça commence en 1982. Il a quinze ans. On a parlé de lui dans un journal local de Los Angeles. Un papier à propos de la sélection de l’un de ses films à un festival de courts en Super 8. C’est comme ça que Kathleen a eu l’idée de l’appeler, lui, Jeffrey Jacobs, fils de parents producteurs, fou dingue de Star Wars et de Steven Spielberg. À l’autre bout du fil, Kathleen Kennedy se présente comme l’assistante du réalisateur des Dents de la mer. Elle cherche quelqu’un qui voudrait bien retaper les pellicules de Firelight, le premier film de Spielberg, qu’il a tourné en Super 8 quand il avait son âge. Jeffrey Jacobs croit à une bonne blague, jusqu’au moment où les bobines arrivent entre ses mains. Trente ans plus tard Kathleen rappelle J.J. : elle veut savoir s’il veut réaliser le prochain Star Wars.

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STAR SYSTÈME

Entre les deux coups de téléphone, J.J. Abrams ne s’est pas contenté de sauver des films. Il a sauvé le monde à l’écran. Plein de fois. La première c’est en 1998, lorsqu’il signe le scénario d’Armageddon. Il sauve ensuite le monde des séries télés en créant des programmes cultes : Alias (2001) et Lost (2004). Il passe à la réalisation de longs métrages en 2005 avec Mission Impossible 3, relance la saga Star Trek en 2009, brille avec Super 8 en 2011, un film avec un extraterrestre échappé d’un train militaire, poursuivi par la caméra d’une bande de gamins fans de cinéma. « La scène des wagons qui explosent tout autour d’eux ? Ça dure fucking trop longtemps, c’en est presque ridicule. Mais c’est parce que je jure devant Dieu que je tourne toujours comme quand j’avais 13 ou 14 ans, avec ce même instinct primaire. Tu tournes toutes ces séquences, quitte à les supprimer. Après tu te dis : « J’aurai pu économiser une journée de tournage. »Mais c’est impossible d’anticiper ce dont tu as besoin pour une scène. Parfois un plan, une réplique suffisent.Il n’y a pas longtemps je montrais une scène géniale des Aventuriers de l’arche perdue à quelqu’un. C’est quand le bar de Marion est en feu et qu’elle parle à Indiana Jones. J’avais le souvenir d’un long dialogue. En fait ça ne tient qu’en une réplique. Une seule réplique. J’étais scié. » J.J. Abrams ferme les yeux derrière ses grosses lunettes aux montants du même noir que ses cheveux. La chambre d’hôtel, la table basse, sa tasse de café, le dictaphone, tout s’efface et le projecteur s’allume sous ses paupières, rejouant les scènes de son dernier film Star Trek Into Darkness. Il en parle comme s’il en était seulement le spectateur. Le commente avec un enthousiasme raffiné, trahit par le recours régulier aux « fuck » pour appuyer ses idées. « Tout l’enjeu de l’adaptation de Star Trek, c’est le ton, ou plutôt la multiplicité des tons présents dans le film. » L’idée d’Abrams n’est pas de contenter tout le monde en se limitant à un dénominateur commun, mais que chacun puisse y trouver une porte d’embarquement pour cette aventure aux confins de l’espace. Une épopée au gigantisme débridé par une belle réalisation mais qui se joue aussi dans l’intimité d’un cockpit tour à tour comique ou tragique. Cet habile équilibre sous-tend la cohérence d’un récit qui passe de l’intrigue politique sur Terre aux batailles spatiales où le fameux vaisseau Entreprise se retrouve sens dessus-dessous.

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TIRER LES FICELLES

« On a filmé ces scènes – où le vaisseau se retourne – sans avoir recours à des vérins hydrauliques pour faire pivoter l’ensemble. On faisait tourner les caméras pour suivre le mouvement des acteurs qui étaient tirés par des câbles. Rien de plus. Tout le monde me disait : « Mouais… t’es sûr que ça va marcher ? ». Contrairement aux vérins, cela donne des mouvements erratiques chez les acteurs, c’est plus réaliste. Et c’était très marrant à faire, et bien moins cher. Les acteurs étaient simplement allongés dans le couloir avec la caméra pivotée, faisant semblant d’être suspendus dans le vide. Une cascadeuse était tirée d’un bout à l’autre du champ de la caméra. Je me souviens, je regardais dans le moniteur de contrôle et je me marrais. Parce que l’on avait l’impression qu’ils tombaient alors qu’il ne se passait rien ! » Des contraintes qu’il pourrait dépasser plus facilement avec des fonds verts et des images de synthèse. Pourquoi résister ? « Mais parce que ça rend horriblement mal à l’écran ! Je ne suis pas en train de dire que l’on ne peut pas faire des choses superbes avec un écran vert. Mais à chaque fois que j’ai vu des acteurs jouer dans un environnement entièrement virtuel, même si cela parait crédible d’un point de vue optique, on sent que le jeu ne colle pas. Par exemple dans les scènes de course poursuite à San Francisco nous avons tourné dans de vraies rues, que l’on a ensuite modifié numériquement. On a ajouté des immeubles, on en a agrandit d’autres, on a rajouté plein de détails à l’ordinateur. Mais ça n’a pas été tourné au milieu de nulle part. De la vraie lumière, de la vraie fumée, un vrai décor, cela donne du bazar qui rend légitimes les ajouts numériques. Les mouvements de caméras aussi doivent être réalistes. C’est pour cela qu’on utilise des caméras aériennes guidées par des câbles ou des hélicoptères. » Maintenir les trucages et astuces sur le plateau, alors qu’aujourd’hui le genre de l’épopée spatiale recommande l’omniprésence des images de synthèse, c’est dans la veine des maquettes démentes de George Lucas sur ses premiers Star Wars. Depuis le rachat de la franchise par Walt Disney en 2012 et l’annonce de J.J. Abrams comme réalisateur du septième épisode, prévu pour l’été 2015, la pression est galactique. Surtout lorsque l’on se retrouve à la fois aux commandes de Star Trek et Star Wars. C’est comme si l’on avait demandé à Mick Jagger de continuer The Rolling Stones tout en remplaçant John Lennon chez les Beatles. « Star Wars…Bon. Comment vous répondre. On en est vraiment aux premiers jours. Tout ce que je peux dire c’est que l’on s’approche de l’œil du cyclone, et c’est vraiment très excitant. C’est un rêve un peu spécial qui prend forme, travailler avec une telle équipe. Kathleen Kennedy comme productrice…Et Lawrence Kasdan, celui là même qui a écrit cette réplique géniale de Marion dans Les Aventuriers de l’arche perdue. » Et J.J. Abrams de refermer les yeux.


Star Trek Into Darkness de J.J. Abrams
avec: Chris Pine, Zachary Quinto…(2h09)
sortie le 12 juin