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Ira Sachs, réalisateur de “Frankie”, en compétition à Cannes

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Le réalisateur Ira Sachs (Keep The Lights On, Love Is Strange) est en Compétition à Cannes avec “Frankie”, film portant sur une actrice (Isabelle Huppert, dans une composition très intimiste) atteinte d’un cancer qui réunit sa famille une toute dernière fois à Sintra, une ville du Portugal connue pour ses miracles. On est toujours emportés par la sérénité et la délicatesse avec lesquelles Sachs traite des épreuves les plus douloureuses. On l’a donc fait réagir à des citations qui résonnent fort avec ce film lumineux.

“Sintra, là-bas! Glorieux Eden, séjour céleste/Suivi sans fin de monts et de vallons/Mais quelle main saurait peindre ou décrire/Une moitié de ce que l’œil admire?”

Lord Byron, Le Pèlerinage de Childe Harold, 1812

IRA SACHS: Je me suis rendu pour la première fois à Sintra en 1979. J’étais alors en vacances avec ma mère et mes deux soeurs et j’étais un adolescent qui découvrait la vie. J’y suis revenu sept ans plus tard, avec mon coscénariste Mauricio Zacharias. Il faut être patient pour toucher à la beauté de Sintra, il y a tellement de monde. C’est un peu cliché de le dire mais il faut du temps pour vraiment découvrir ce que recèle un lieu. C’est intéressant parce qu’aucun personnage du film ne prête vraiment attention à Sintra, ils n’ont pas de lien personnel fort avec l’environnement. C’est parce que c’est avant tout un film de voyage : chacun s’autorise à être une version différente de soi-même, ils sont presque sur une scène de théâtre. J’ai pensé le film comme une performance. C’est autant un film sur Frankie face à sa mort prochaine qu’un documentaire sur Isabelle Huppert face à ce personnage.

« Ma mise en scène est très spontanée, aléatoire et dictée par les circonstances, le décor et les acteurs. Par le possible, pour donner un terme plus générique.»

Eric Rohmer, entretien paru dans Les Inrockuptibles, 1996

C’est drôle que Rohmer ait dit ça parce que, sous son apparente légèreté, sa mise en scène est extrêmement pensée. Mon directeur de la photo Rui Poças et moi sommes très inspirés par ses films, particulièrement ceux dont la photo est signée Néstor Almendros. Leurs images ont une vraie sensualité, une compréhension du plaisir visuel lié aux corps et aux couleurs. Et aussi un véritable sens chorégraphique. Mais Rohmer avait du temps pour préparer le tournage de ses séquences; nous nous n’avions que trois semaines pour tourner. Il fallait donc beaucoup planifier. En revanche, je n’organise pas de répétition avec les acteurs. Je leur donne le texte pour les guider, mais il y a cette improvisation émotionnelle que je souhaite préserver. En général il y a toujours quelque chose d’inattendu qui survient.

«Nous vivons à une époque où l’artiste est oublié. Il est un chercheur. Je me vois comme ça.»

David Hockney, entretien paru dans The Observer, 1991

Cette citation sur l’artiste comme explorateur me fait penser à Isabelle Huppert. Je pense que la chose la plus importante pour elle, c’est d’être dans l’action, de prendre en charge une vraie part du processus de création des films. Elle a un rapport à la fois vorace et sincère à la culture, au cinéma, à la musique, au théâtre… Peut-être que ma position en tant que cinéaste est la même: ce que je regarde, je veux le comprendre. Or le film traite de cette difficulté de comprendre quelqu’un qui, comme une icône inaccessible, vous met sans cesse à distance. Je me pose une question: le film peut-il révéler cette part cachée et inconsciente du personnage de Frankie? J’ai en tout cas demandé à Isabelle d’autoriser le public à la connaître, d’être aussi simple et transparente que possible, d’essayer de ne pas se cacher derrière sa technique.

«La vie est ce que nous en faisons. Les voyages ce sont les voyageurs eux-mêmes. Ce que nous voyons n’est pas fait de ce que nous voyons mais de ce que nous sommes.»

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité, 1982

J’aurais pu mettre cette citation en épigraphe du film. C’est une chance de pouvoir regarder la vie avec d’autres perspectives que la sienne, et pour moi c’est ce que font les cinéastes. Ils sont le pont entre le visible et l’invisible. Le film part ainsi d’instants que j’ai vécus personnellement qui ont bouleversé l’idée que j’avais de la mort. J’ai vu une amie très proche mourir d’un cancer, et j’ai été très présent dans les trois dernières années de sa vie. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il y a de la vie jusque dans les derniers moments: de l’humour, de l’amour, du sexe. Le film parle de cette variété inattendue d’expériences.

«Mon travail consiste à trouver des liens entre les peuples, entre les personnes, à trouver les points communs, les ressemblances entre les êtres humains. La tragédie a alors la même signification pour tous.»

Abbas Kiarostami, entretien paru dans L’Humanité, 2004

J’envisage cette recherche dont parle Kiarostami à travers ce qui est spécifique, et non universel. En tant que cinéaste, j’essaye d’être le moins général possible, d’être attentif aux différences. C’est notamment pour cela que je voulais faire un film au Portugal, parce que je n’en connais presque rien. L’universalité de votre propos, elle apparaît d’abord parce que vous êtes un bon artiste. C’est pour cela que je me bats pour un cinéma très personnel. Parce que dans un monde globalisé, l’individualité se perd, l’émotion devient générique.