Deux ans après The Master, Joaquin Phoenix retrouve le cinéaste Paul Thomas Anderson pour Inherent Vice, plongée hallucinée dans la Californie de la toute fin des années 1960. Adapté d’un roman de Thomas Pynchon, le film déploie son intrigue à facettes entre flower power, psychotropes et bouffées paranoïaques, avec en sous-texte les assassinats perpétrés par la Famille, la communauté du guru Charles Manson, et l’arrivée au pouvoir de Richard Nixon. Avec sa noirceur coutumière, de laquelle émerge cette fois un talent comique qu’on ne lui soupçonnait pas, Joaquin Phoenix campe Doc Sportello, un privé à rouflaquettes et chemises hawaïennes qui enquête, entre deux digressions, sur la disparition de son ex-petite amie et du nouvel amant de celle-ci. Rencontre avec l’acteur, aussi désarmant dans ses incertitudes que dans sa facilité à les évoquer.


Après The Master, Inherent Vice est votre deuxième film avec Paul Thomas Anderson. Quel genre de réalisateur est-il ?
Après avoir vu Magnolia et Boogie Nights, avec leur mise en scène très précise, j’étais persuadé que Paul était un réalisateur très directif, le genre à déclarer : « Tu dois te placer sur cette marque au sol et prononcer telle réplique à tel endroit. » Je me suis dit : « O.K., ce sera une expérience, tentons. » Mais j’ai découvert qu’il était à l’exact opposé de tout ça. Je me suis énormément amusé sur The Master.

Il laisse aux acteurs la liberté de proposer des choses, voire d’improviser ?
Je n’ai jamais travaillé pour un réalisateur qui a aussi peu d’ego mal placé et tellement de confiance en lui qu’il n’a absolument pas peur d’expérimenter. Sur un tournage habituel, quand vous entamez vos journées, généralement, c’est le moment où vous arrêtez de réfléchir – moi, en tous cas. Pas la peine de se fatiguer à essayer d’inventer, d’apporter vos idées. Mais sur The Master, chaque prise semblait différente. Un jour, je ne sais plus de quelle scène il s’agissait, mais je me souviens que j’étais enfermé dans une idée, que j’étais persuadé d’y être et que d’une prise à l’autre je ne faisais que me répéter, Paul m’a dit : « Tout le monde sait ce que tu vas faire, le point est réglé sur tes déplacements, ta position est parfaitement dans le cadre, mais change tout ça, surprends-les. » C’était tellement excitant et libérateur ! Mais c’est extrêmement rare, parce que les tournages coûtent très cher, il faut limiter les risques. C’est pour ça que je n’aime pas tourner dans des trop grosses productions ; la liberté n’est pas la même.

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L’ambiance est-elle très différente sur les tournages de James Gray, avec lequel vous avez travaillé à quatre reprises ?
En fait, j’ai eu le même genre d’expérience avec James Gray. Mais disons qu’avec Paul Thomas Anderson, c’est arrivé au moment parfait pour moi, le moment de ma vie où il m’a semblé qu’il y avait quelque chose en moi que je devais écouter, qu’il fallait me fier davantage à mon instinct pour aborder les scènes.

Dans le choix des films que vous tournez, êtes-vous plus attaché au scénario ou à la personnalité du réalisateur ?
Je ne sais pas ce qui est le plus important. Il m’est arrivé de rencontrer des réalisateurs que j’aimais beaucoup, mais si le scénario ne me touche pas, si je n’ai aucun sentiment fort, il me semble que je vais uniquement « jouer la comédie », et ça ne fonctionne pas. J’ai besoin d’avoir une connexion émotionnelle, une réponse viscérale à ce que je lis dans le scénario.

Et que vous a inspiré la lecture du scénario d’Inherent Vice ?
J’ai d’abord lu le livre de Thomas Pynchon. Je crois que ce qui m’a plu, c’est sa complexité, et le fait que chaque personnage se dévoile au fur et à mesure. Par exemple, dès le début, vous pensez avoir compris la relation entre Doc Sportello [le personnage joué par Joaquin Phoenix, ndlr] et Bigfoot [un lieutenant de police incarné par Josh Brolin, ndlr], mais en fait elle change beaucoup pendant le film, vous en apprenez plus sur Bigfoot et, soudain, vous ressentez de l’empathie pour lui. C’est rare de trouver ça dans un film. Généralement, les héros sont d’emblée bien définis, et ils suivent un arc de progression très prévisible. Les conflits intérieurs des personnages aussi étaient intéressants. Aucun n’est parfait, aucun n’est dénué de vice. Ça me semble assez réaliste.

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C’est le cas notamment de votre personnage, ce détective hippie et fumeur de joints lancé à la recherche de son ex-petite amie.
Oui. Déjà, le mec est détective, est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de tordu dans le fait de vouloir fouiner dans la vie des gens ? Ce n’est pas un métier si noble que ça… Doc a quelque chose de très doux, de gentil, mais il a aussi un côté égoïste. Il cherche Shasta, il s’inquiète sincèrement pour elle, mais il veut aussi prendre le temps de se défoncer. Ma réplique préférée, c’est à la fin du film, quand il parle à Fenway, dont il a retrouvé la fille qui avait fugué. Ils dînent ensemble, et Doc dit : « Combien faudrait-il que je te prenne d’argent pour ne pas perdre ton respect ? » Il se la joue parfait hippie au grand cœur, loin des considérations matérielles, mais une part de lui veut juste prendre le fric.

L’intrigue est parfois difficile à suivre pour le spectateur. Mais s’il y a bien une chose dont il peut être sûr et à laquelle il peut se raccrocher, c’est l’amour de Doc pour Shasta.
Oui, c’est quelque chose dont on a beaucoup parlé, c’était très important. Mais encore une fois, ce n’est pas que ça. Comme dans la vie, les motivations sont toujours plus complexes : la colère, l’égoïsme, un besoin personnel… Ado, quand j’ai vu des films comme Raging Bull ou Taxi Driver, je me suis dit : « Oh my fucking god ! » Les personnages étaient si complexes, tellement de sentiments différents étaient exprimés… C’est ce que je recherche dans les films.

Inherent Vice réunit de nombreux genres, et notamment la comédie, avec des scènes qui n’ont pas d’autres raisons que le pur plaisir du gag. Comment avez-vous abordé cette première incursion dans l’humour ?
Dans le livre, il y a des gags géniaux, tout un univers très proche du cinéma burlesque, mais qui est soutenu par une vraie profondeur émotionnelle. Très tôt, dans les répétitions, on a parlé de ça. Pour la scène durant laquelle je découvre la photo de l’enfant de Coy et Hope Harlingen, on s’est par exemple inspiré de l’imagerie des cartoons avec ce personnage qui a les yeux qui lui sortent de la tête.

INHERENT VICE

Étiez-vous confiant en votre capacité à faire rire ?
Je ne suis jamais confiant en rien. Je pense que cette peur me permet de rester vivant. Mais une part de moi aimerait vraiment réussir à être plus assuré, parfois. Pour reprendre l’exemple de cette scène inspirée de l’imagerie des cartoons, on a tourné cinq versions différentes : parfois je faisais juste une petite moue, parfois je ne manifestais aucune réaction… Quand j’ai vu pour la première fois le montage final, que j’ai découvert que Paul avait gardé cette prise durant laquelle je crie, j’ai tout de suite dit : « Ça ne fonctionne pas. » Et Paul m’a répondu : « Bien sûr que si. » Je suis incapable d’avoir suffisamment de distance avec mon image.

Vous semblez aimer vous mettre en danger. Pour le film de Casey Affleck I’m Still Here, vous avez fait croire à tout le monde, pendant plus d’un an, que vous arrêtiez le cinéma pour vous consacrer à la musique. C’est plutôt courageux…
O.K., well, merci beaucoup. Mais soyons honnête. Pendant I’m Still Here, j’ai eu envie de tout arrêter des tonnes de fois. Si ce n’était pas pour Casey et parce que tout le projet était devenu public, j’aurais arrêté. J’aimerais pouvoir dire que je suis courageux et que je m’en fous, mais en réalité, il y a eu une période pendant ce film durant laquelle j’ai vraiment cru que j’étais en train de foutre en l’air ma carrière, et ça a été très dur. Pour moi, le doute, l’insécurité, la peur, sont des composantes de la vie, et des moteurs. Le courage, c’est de réussir à persévérer malgré tout.

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Vous dites souvent que vous ne supportez pas de regarder les films dans lesquels vous jouez.
I’m Still Here était le premier de mes films que je regardais depuis peut-être huit ou dix ans. Je regardais un peu les rushes quotidiens pour voir si ça fonctionnait, comment ça évoluait. C’était la première fois que j’arrivais à y voir un intérêt, c’était bénéfique, ça faisait partie du travail. Puis Paul a insisté pour que je regarde The Master. Je l’ai fait, mais c’était très dur. Pour Inherent Vice, j’ai vu un premier montage, mais je n’ai pas vu la version finale. Pareil, ça a été très dur.

Mais l’enthousiasme général concernant vos performances, l’engouement des réalisateurs à vous confier des premiers rôles, tout ça n’a aucune incidence sur vous ?
Je ne lis jamais les interviews, ni les critiques. Tout ce que je sais, c’est que j’ai réussi à faire des films que je trouvais intéressants, donc d’une certaine manière, oui, je me dis qu’il doit y avoir quelque chose que les réalisateurs aiment en moi, puisqu’ils veulent travailler avec moi. Mais vraiment, je ne sais pas ce que les gens pensent de moi, et je n’ai pas envie de le savoir.


Inherent Vice
de Paul Thomas Anderson (2h28)
avec Joaquin Phoenix, Katherine Waterston…