Des scientifiques débarquent sur une planète moyenâgeuse régie par des tyrans qui persécutent les artistes et les intellectuels. Pour son dernier film, dont le tournage a duré sept ans, le réalisateur russe Alexeï Guerman, décédé en 2013, propose une œuvre monstre de presque trois heures, à la fois éreintante et somptueuse. Svetlana Karmalita, sa veuve et coscénariste, raconte son élaboration.


En 1964, les fameux frères écrivains russes Arcadi et Boris Strougatski (Stalker d’Andreï Tarkovski est une adaptation de l’un de leurs romans) publient Il est difficile d’être un dieu, un livre de science-fiction qui dépeint une civilisation cruelle réprimant les manifestations artistiques. Celle-ci est installée sur la planète Arkanar que visitent des Terriens scientifiques venus en observation. L’un d’eux, Don Rumata, à qui la population d’Arkanar prête une puissance divine, provoque une guerre pour empêcher ces persécutions. En 1968, Guerman tente d’écrire un scénario à partir de cette histoire, mais il est victime de la censure après l’entrée des chars soviétiques à Prague. « L’intrigue résonne autant avec 1968 qu’avec l’époque contemporaine, et elle n’est pas seulement propre au contexte russe. C’est l’histoire de toutes les civilisations détruites par une force obscure », raconte Svetlana Karmalita. C’est seulement en 1999 que Guerman entame le tournage à partir d’un nouveau scénario, écrit en collaboration avec Karmalita. « À la fin du roman, le héros rentrait sur terre et était promis à un avenir radieux. Là où les Strougatski, jouant avec la censure, ont été rusés, c’est que ce retour sur Terre ne ressemblait en rien au communisme. Mais, nous, nous avons décidé que Don Rumata ne pouvait pas abandonner Arkanar. » Le tournage va durer sept ans à cause de plusieurs paramètres. D’abord, pour les figurants (des non-professionnels, parfois des handicapés mentaux), un casting à travers toute l’Europe est organisé, car Guerman tient à les choisir individuellement. « Le mot “figurant” était interdit sur le plateau. Alexeï parlait de « personnages secondaires » », précise Karmalita. Ensuite, le chef opérateur Vladimir Ilyin (dont le noir et blanc sublime l’atmosphère chaotique des images) décède et doit être remplacé par Yuri Klimenko. Guerman, lui non plus, ne verra pas son œuvre achevée. Il succombera à la maladie avant le mixage du film, terminé par Svetlana Karmalita et leur fils, Alexeï Guerman Jr.


d’Alexeï Guerman (2h50)
avec Leonid Yarmolnik, Aleksandr Chutko…
sortie le 11 février