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L’inventaire d’Agnès Varda

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On n’aura jamais fini de louer l’inventivité folle d’Agnès Varda. Chantre de la récup, attentive à la charge symbolique des objets, la cinéaste s’est réinventée dans les arts plastiques en bricolant des installations étonnantes (l’exposition «L’Île et elle» en 2006, réplique bricolée et colorée de l’île de Noirmoutier; La Serre du Bonheur en 2018, une cabane montée à partir de la pellicule de son film Le Bonheur, 1965). À travers une sélection d’objets, on s’est demandé comment ces derniers la racontaient.

PATATES

Dans Les Glaneurs et la Glaneuse (2000), Varda récolte au cours d’un road trip la parole de gens modestes (agriculteurs, SDF, artistes précaires). Peu chère, cultivée en masse et glanée par les plus démunis lorsqu’elle ne répond pas aux normes industrielles, la patate devient le fil rouge du film, symbole de la transition de la main à la machine autant que d’un modèle écolo qui semble réjouir la cinéaste. Dans une forme de recyclage plus allégorique, elle s’est plus tard grimée en patate géante pour présenter son installation Patatutopia à la biennale de Venise de 2003.

MATELAS

En 2012, Varda mettait en scène La Chambre occupée dans un immeuble désaffecté de Nantes. Elle y plaçait trois objets représentant des besoins vitaux – un matelas (« dormir»), un poêle à bois (« se réchauffer») et un four à micro-ondes dans un chariot («manger») – et des écrans diffusant des images de réfugiés menacés d’expulsion. Cette réflexion sur l’espace occupé par les marginaux dans la société était déjà amorcée dans Sans toit ni loi (1985), où une ado SDF dévorait des conserves sur le matelas d’un squat. Le support, frêle radeau autant qu’îlot de liberté, contraste avec un espace public étendu et cruel.

LUNETTES NOIRES

Dans le docu Visages villages (2017), Varda trouve que les lunettes noires de JR, qui coréalise le film avec elle, lui donnent l’allure de Jean-Luc Godard quand il avait joué pour elle dans le court Les Fiancés du pont Mac Donald (1961). À la fin de leur périple, ce souvenir pousse les réalisateurs à aller frapper à la porte du cinéaste franco-suisse. Pas de réponse, mais un mot ambivalent qu’il a écrit, clin d’œil émouvant à leur amitié passée. À la mort d’Agnès Varda, Godard a lâché à la télé suisse : « La vraie Nouvelle Vague, on n’est plus que deux. Moi et Jacques Rozier.» Avec La Pointe courte (1956), Varda en était la précurseure.

BADGES

Entre les années 1960 et 1980, Varda a ramené de Californie des films et des photos mêlant révolte politique et artistique (le reportage Black Panthers ; le docu Mur murs sur les artistes muraux de L.A. ; des photos de hippies dansant lascivement sur l’herbe). Ce mix de fantaisie et de luttes sociales se matérialise dans le badge, que l’on voit partout dans son court métrage Oncle Yanco, sur sa rencontre à San Francisco avec son oncle hippie. Début avril, lors de l’hommage rendu à la réalisatrice, la Cinémathèque française en distribuait à l’effigie de Varda, croquée par Christophe Vallaux.

PULL-OVER BLANC

Dans son docu-hommage Les Demoiselles ont eu 25 ans (1993), elle filme son mari, Jacques Demy, alors qu’il enfile avec peine un pull-over blanc – occupé qu’il est à parler avec Catherine Deneuve sur le plateau des Demoiselles de Rochefort (1967). En voix off, elle commente, malicieuse : «Quelqu’un n’aurait jamais filmé en longueur mon chéri mettant son pull-over à un rythme qui n’appartenait qu’à lui.» Avec la même attention, elle a fait vivre, avec sa société de production Ciné-tamaris, toute l’œuvre de son bien-aimé – à qui elle avait aussi consacré le docu L’Univers de Jacques Demy (1995) et le biopic fantasmé Jacquot de Nantes (1991).

DERNIER MESSAGE

Annette Messager et son époux, Christian Boltanski, tous deux plasticiens, étaient proches d’Agnès Varda. Au lendemain du décès de celle-ci, Messager nous a envoyé un petit mot évoquant le rapport que son amie entretenait avec l’art. « Agnès était pour moi un exemple de volonté, de ténacité, dans sa vie et dans son travail. Particulièrement en tant que femme artiste – ce qui n’est pas toujours facile – et que femme vivant avec un autre artiste… on en ironisait ! Je trouve son installation Les Veuves de Noirmoutier [présentée dans l’exposition “L’Île et elle” en 2006 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain et composée de plusieurs vidéos dans lesquelles des habitantes de l’île s’expriment sur leur veuvage, ndlr], réalisée en tant qu’“artiste visuelle” – comme elle disait –, formidable, touchante, émouvante, mais jamais dans le pathos. Elle venait à la maison en disant: “Je suis une toute jeune artiste, je veux apprendre !” Elle écoutait des conversations sur des expositions, posait des questions, puis souvent s’endormait – juste une petite pause… Je lui dédie cette phrase de Robert Filliou, qui lui convient bien : “L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art.”»

Photo d’ouverture: Copyright Julia Fabry

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