Il n’est pas allé au cinéma depuis 1966. Pourtant, l’Aveyronnais Guy Brunet est un fou du septième art. Depuis qu’il est à la retraite, il tourne des films chez lui, avec des figurines en carton à l’effigie de ses vedettes préférées, pour retrouver la magie de l’âge d’or hollywoodien qu’il a tant aimé dans son enfance. Rencontre avec ce cinéaste atypique, alors qu’une exposition lui est consacrée au Lieu unique, à Nantes.


Au bord de la nationale à Viviez, commune ouvrière d’environ mille cinq cents habitants dans l’Aveyron, la façade d’un petit immeuble tranche franchement avec le paysage à la fois vert et bétonné. Chatoyante, peinte de couleurs pétaradantes, elle représente des motifs phares du cinéma hollywoodien : stars, cow-boys, logo CinemaScope… « C’est un peu comme un boulanger ou un épicier qui ferait sa propagande ; c’est pour mettre mes films en valeur ! » affirme Guy Brunet, propriétaire des lieux à l’allure à la fois louche et croquignolette. Visage rubicond, physionomie rondouillarde, cheveux hirsutes tirés en arrière, costume seventies suranné, on croirait ce septuagénaire à l’accent du Sud tout droit sorti d’un épisode de Groland. Dans cette ancienne boucherie qu’il a retapée et transformée, Brunet tourne des films d’un genre bien particulier. Tous les rôles y sont joués par des figurines de stars qu’il fabrique avec du carton récupéré et peint à l’acrylique – plus de huit cents s’entassent dans son atelier. Derrière sa caméra numérique, le sympathique retraité fait toutes les voix de ces vedettes en papier, dans un petit studio qu’il a appelé Paravision – « C’est la contraction de deux mots : paradis et vision. »

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PARADIS PERDU

Son atelier a bien cette dimension d’enclave utopique, hors du temps, qui lui permet de se rêver en réalisateur d’épopées, de péplums, de comédies musicales, des genres qu’il affectionne depuis l’enfance. « Je suis né dans cette culture-là. Après avoir été projectionnistes ambulants, mes parents ont été exploitants de salles, ce qui m’a donné le goût du cinéma de Cecil B. DeMille, King Vidor, Julien Duvivier, Jean Grémillon… Je conservais les fascicules, les photos ou affiches de films que recevait mon père. Depuis l’âge de 7 ans, je veux faire des films. » Enfant et adolescent, Brunet dessine ses héros sur ses cahiers d’écoliers, puis, dès 16 ans, il rédige ses premiers scénarios (« J’en ai écrit environ trois cent cinquante depuis »). Mais ses parents s’opposent à ce qu’il embrasse une carrière artistique. « Pour eux, le cinéma, c’était un métier de saltimbanque. » Jusqu’à sa retraite en 2001, Guy Brunet exerce douze professions différentes (ouvrier dans les mines de zinc, peintre décorateur pour des publicités, animateur de bals populaires…) – « Je préfère ne pas en parler. C’était surtout pour gagner mon pain. » Tout au long de sa vie professionnelle, il n’a que sa passion en tête. En 1981, il va jusqu’à écrire à Jack Lang, alors ministre de la Culture, pour lui prodiguer des conseils. « Je peux vous dire que le véritable inventeur de la fête du cinéma, c’est moi ! Jack Lang a lu mon idée et a détourné ma création à sa manière. Moi, j’aurais voulu qu’elle soit datée au 22 décembre. C’est le jour où, en 1895, les frères Lumière ont organisé la toute première projection cinématographique au Grand Café. » S’il a toujours eu l’ambition de devenir réalisateur, Brunet a en revanche déserté les salles obscures depuis 1966, date à laquelle il s’est rendu pour la dernière fois au cinéma pour voir Guerre et Paix (1956) de King Vidor. Il explique : « Dès les années 1960, la Nouvelle Vague est arrivée, et le cinéma a perdu le style que j’aimais. Les films ont commencé à parler de problèmes d’actualité : la drogue, le chômage… Pour moi, regarder des films permet d’échapper à la réalité quotidienne. » Désormais, il essaie, avec ses menus moyens, de recréer ce cinéma perdu en rêvant les films que ses idoles n’ont pas pu faire.

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DRÔLES DE CASTINGS

Humphrey Bogart, Rita Hayworth, Deborah Kerr et Gregory Peck sont morts et enterrés ? Peu importe, Guy Brunet leur donne une seconde vie. D’abord en peignant ses propres affiches de films tels que Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille, Gilda de Charles Vidor… Puis, une fois à la retraite, en élaborant des décors peints et des reliefs en carton pour mettre en scène ses productions personnelles, travaillant la nuit pour ne pas être dérangé par le bruit de la route. Le studio Paravision est pour Brunet un refuge, un sanctuaire. L’endroit évoque le grenier de Jacquot de Nantes (1991) d’Agnès Varda, dans lequel la cinéaste imaginait l’enfance de Jacques Demy s’initiant au cinéma avec des pantins de papiers et sa caméra Pathé–Baby. Il y a bien quelque chose de cette poésie naïve et enfantine dans l’esthétique bigarrée de ce vieux briscard fantasque : certains relient son œuvre à l’art brut ou à l’art modeste ; on songe plutôt au film Le Paradis (2014) d’Alain Cavalier, dans lequel l’odyssée d’Ulysse est racontée avec des jouets et des courges, ou à Michel Gondry et à son cinéma bricolé. D’ailleurs, Brunet pourrait réclamer à Gondry la paternité du concept des fameux films suédés, remakes de grands classiques avec les moyens du bord. C’est la démarche de Brunet lorsque, par exemple, il refait La Chevauchée fantastique et imagine un générique où il serait tout à la fois le producteur et le scénariste de John Ford. Mais il ne copie pas, il réinvente. Il n’imite pas les grands acteurs ou actrices, il les interprète. « Vous voulez que je vous montre comment je fais Fernandel ? » Dans ses scénarios, il s’autorise l’impossible. Comme d’offrir des rôles majeurs à sa figurine de Claire Chazal. « Dans Les Cathares, je lui ai fait jouer une nonne ; dans mon documentaire La Naissance des voix des ondes et de l’image, elle interviewe les personnalités qui ont fait la grandeur de la télévision. Si vous la croisez à Paris, vous pouvez lui dire que je l’admire. » Pour préparer ses documentaires, Brunet s’informe le plus possible. « Je me vois comme un professeur. Donc, en ce moment, je travaille beaucoup sur mon prochain film, qui parlera des studios de la Victorine à Nice. C’est là que Grace Kelly, qui venait tourner La Main au collet (1955) d’Alfred Hitchcock, a rencontré le prince Rainier. Dans mon scénario, cette histoire est racontée par leur fille, Caroline de Monaco. » Comme tous les auteurs underground, Guy Brunet cultive le secret : peu de copies de ses œuvres circulent. Quand il en a terminé une, il la grave sur un CD et la glisse à l’intérieur d’une pochette qu’il décore et réserve surtout à ses amis. « Vous allez dire que je suis compliqué, mais, mes films, on ne peut pas les voir. J’ai peur qu’ils soient piratés. Entre le scénario, la peinture des décors et l’habillement des vedettes, je passe quand même une année à la préparation de chacun d’entre eux. Je les montre surtout à l’occasion d’expositions consacrées à mon travail. Mais, si vous voulez venir en regarder, vous êtes le bienvenu en Aveyron ! » Ironie du sort : même dans son Hollywood de poche, l’autarcique Guy Brunet, à la manière des patrons des plus grandes firmes, doit lui aussi prendre des dispositions radicales pour contrer le piratage.