Rabah Ameur-Zaïmeche est un cinéaste ayant de la suite dans les idées. Aussi, il ne faut pas compter sur lui pour renier ce qui, depuis son coup d’essai, Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ?, constitue son mode opératoire : prendre la lourdeur du cinéma à rebours, soumettre sa machinerie à la légèreté des aléas et de l’imprévu. Sous ses airs de péplum décontracté, son Histoire de Judas persiste ainsi à travailler le cœur des choses par la périphérie, reconstituant le récit de Jésus par la bande, dans un rapport à la fois complice et contrebandier aux Évangiles.


« Il y a plein de cinéastes qui imaginent leur film avant de l’avoir réalisé. Moi, jamais. Le cinéma est une aventure vivante. » Rabah Ameur-Zaïmeche réalise moins des films qu’il ne les découvre, guidé par un instinct audacieux et un sens de l’expérimentation appliqué à chaque étape de la production, de l’écriture jusqu’au montage. Au moment d’aborder à nouveau le genre de la reconstitution historique — genre en apparence lourd, standardisé, mais déjà brillamment déjoué dans Les Chants de Mandrin —, nulle raison de bouleverser ce credo. « L’histoire de Jésus s’est déroulée il y a deux mille ans. Sauf qu’on la filme aujourd’hui, avec des personnes d’aujourd’hui, dans des paysages d’aujourd’hui. » Un Évangile atemporel et désacralisé donc, qui n’hésite pas à réhabiliter l’apôtre le plus trouble de l’homme de Nazareth. « Notre idée était de se placer en parallèle de la Passion du Christ, de se mettre à l’écart de l’événement. Judas était dès lors la porte d’entrée idéale. » Une Histoire de Judas davantage qu’une histoire de Jésus,surtout parce que la fonction canonique du personnage — le traître comme envers nécessaire du martyr, le lâche comme envers nécessaire du sauveur — ne convenait pas au réalisateur et méritait une relecture. « Sur cette période, les sources historiques sont quasi nulles : tout est hypothèse, rien n’est vérifiable. On s’est donc donnés le droit de replonger dans ce mythe fondateur en l’expurgeant de cette trahison — une trahison par ailleurs absurde puisque Jésus était un personnage public qui ne se cachait pas. » Comblant les zones d’ombre de l’histoire par la douceur de son inspiration, Ameur-Zaïmeche propose un détricotage suave et suspensif des Évangiles, évitant le partage accommodant du bien et du mal, empêchant le récit de se boucler sur lui-même. Judas affranchi de son rôle de bouc émissaire, et c’est l’ensemble du mythe chrétien qui s’en trouve bouleversé. Jamais ainsi l’on n’avait pu observer Jésus, Judas ou Ponce Pilate aussi libérés de la fonction symbolique que plusieurs siècles de religion ont échafaudée à leur place. « En laissant les grands récits civilisationnels se figer, en ne les réinventant pas, on prend le risque de les laisser gagner par la décrépitude. Pour en sauvegarder la substance et les valeurs universelles, il est important de savoir les secouer. »

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ÉLAGUER LES IDÉES REÇUES

Cependant, on aurait tort de penser que retrouver la substance des choses consisterait en une traque des origines ou en une quête d’authenticité. Au contraire, il s’agit davantage de desserrer complètement les mailles que l’histoire et la religion ont tressées siècle après siècle, main dans la main, au point d’asphyxier leur objet. Ici (la banlieue parisienne de Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ?) comme là-bas (l’Algérie de Bled number one), aujourd’hui (le sous-prolétariat de zone industrielle de Dernier maquis) comme hier (le XVIIIe siècle des Chants de Mandrin), les films d’Ameur-Zaïmeche ont toujours refusé de s’ériger en blocs infaillibles et péremptoires. Leur nature les rapproche plutôt des fluides dans leur façon de s’écouler librement pour accueillir une prolixité de combinaisons. Le scénario et la séquence y sont un milieu actif, déformable, à l’intérieur duquel la dramaturgie ne rencontre ni déterminisme ni résistance et où tous les assemblages semblent possibles, imaginables, souhaitables peut-être.
Si ce cinéma a toujours travaillé à la confusion volontaire et à l’alchimie bien comprise entre mythe, fiction, histoire et improvisation, c’est pour éviter aux grands héros millénaires (Mandrin, Jésus) comme aux petites minorités sociales (la racaille, l’exilé, le travailleur immigré) d’être confisqués par les idéologies. Cet élagage des idées reçues et des vérités admises pousse le cinéma d’Ameur-Zaïmeche à un subtil travail d’écrêtement (refus du déterminisme scénaristique, perméabilité du tournage aux aléas) qui confère aux films moins l’impression d’être mis en scène que d’être mis au présent. « On ne fait pas de Jésus le fils de Dieu, ou le prophète du christianisme. On en fait un homme dans le présent, qui s’accomplit dans le présent. » D’où la trouble besogne menée par son intendant Judas : détruire les Évangiles originels, audacieusement répertoriés par un jeune scribe. Une mission qui, au premier abord, l’oppose au personnage de Bélissard dans Les Chants de Mandrin, lequel œuvrait à l’impression de vers à la gloire de son maître disparu. « En vérité, Bélissard et Judas sont deux figures qui se ressemblent — deux figures qui entretiennent et protègent l’image d’un homme d’un plus grand talent qu’eux. » Judas et Rabah Ameur-Zaïmeche, même combat donc : affranchir Jésus du dogme qui, aujourd’hui, l’enferme et le prend en otage.

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RENVERSER DE L’INTÉRIEUR

Rien d’innocent, dès lors, à ce que le réalisateur incarne lui-même l’apôtre du Christ. Depuis Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ?, il s’est toujours employé à intégrer la distribution de ses films, pour mieux les renverser de l’intérieur. Chafouin et débonnaire, il y joue moins qu’il ne s’y promène, en agitateur prompt à troubler la routine de son propre cinéma. « Il faut sortir le cinéma de son cadre raisonné, confortable, cloisonné. Je suis là pour permettre au film de sortir de ses gonds, de partir à la dérive. » Cette notion de dérive s’accompagne d’un goût naturel pour les figures d’itinérants et de déracinés : un binational refoulé de ses deux pays dans Bled number one, des travailleurs clandestins dans Dernier maquis, une troupe de hors-la-loi orpheline de son chef dans Les Chants de Mandrin. Cependant, alors que ce dernier privilégiait l’idéal de groupe plutôt que l’agitation des identités, Histoire de Judas se focalise lui sur des individualités égarées et complémentaires — le maître (Jésus), le disciple (Judas), mais aussi l’illuminé (superbe personnage de Carabas) et le bourreau (Ponce Pilate). « Ce sont des trajectoires solitaires inscrites dans une histoire collective. » Pas de personnages principaux donc, mais un relais de personnages décentrés, qui achève d’alléger Histoire de Judas de tout centre de gravité. Au sein d’un récit débraillé dans lequel tous les points de vue circulent, le cinéaste n’aime rien tant que sculpter son objet par des contrepoints saugrenus, des élans spontanés et des omissions volontaires.
En jetant les évangiles aux quatre vents de la réinterprétation, ce Prix du jury œcuménique à Berlin (section Forum) fait donc un peu plus que rafraîchir la Passion du Christ, il érode tout en douceur un catéchisme depuis trop longtemps gravé dans le marbre de la certitude. « Mon cinéma est ouvert aux courants d’air. Un film, il faut qu’il ait le temps de prendre le vent. »


Histoire de Judas
de Rabah Ameur-Zaïmeche (1h39)
avec Nabil Djedouani, Rabah Ameur-Zaïmeche…
sortie le 8 avril