Aux beaux jours, le réalisateur d’Un monde sans femmes ne chôme pas. En 2016, il a réalisé Contes de juillet, programme de deux moyens métrages aux accents rohmériens tournés entre la Cité internationale universitaire de Paris et la base de loisirs de Cergy-Pontoise. Un an plus tard, à nouveau inspiré par la nature verdoyante du parc de Cergy, il est parti au contact de ceux qui l’arpentent – ados dragueurs, travailleurs, familles – pour le fabuleux documentaire L’Île au trésor. Alors que ces deux films sortent cet été, on a rencontré le cinéaste près de chez lui, dans un jardin du XIIIe arrondissement.


Vous dédiez L’Île au trésor à votre frère et à l’enfance éternelle. Pourquoi ?
Nos parents nous emmenaient sur la base de loisirs de Cergy, et faire un film là-bas, c’était d’abord une façon de renouer un lien avec des souvenirs lointains, retrouver cette fragilité de l’enfance que la vie balaie. L’été, c’est à la fois joyeux, exaltant, mais aussi mélancolique, c’est ce qui nous fait mesurer le temps qui passe. En fait, ce qui relie adultes et enfants, c’est le rapport au jeu. Passer une journée sur cette île, c’est se reconnecter à l’enfance, à la liberté, voire à l’irresponsabilité. Dans le film, c’est palpable dans le rapport qu’ont les adultes aux animaux. Quand, dans une scène, on voit un homme siffler des cygnes et se baigner auprès d’eux, on assiste à un retour en enfance. Je pense aussi à cette scène incongrue où le directeur et son adjoint, qui font un peu figure de proviseurs, classent sur l’échelle du danger les serpents, les perroquets… Ou à cette autre scène où les employés explorent un terrier de lapin. En fait, plus je passais de temps sur la base, plus j’avais l’impression d’être dans une cour d’école.

Il y a dans L’Île au trésor une très belle scène où trois jeunes se dirigent en paddle vers une pyramide construite sur l’eau. C’est une scène d’aventure, qui évoque un peu les quêtes héroïques d’Indiana Jones. Comment l’avez-vous imaginée ?
Tout est parti de cette pyramide, qui fait penser à la mythologie précolombienne, aux Incas ou à l’Égypte. On n’a pas trop le droit d’y aller normalement. C’est Jérémy, un jeune employé que j’ai filmé, qui tenait à emmener le film vers cet endroit. C’est un recoin caché qui contient plein d’histoires : on m’a raconté que, à une époque, c’était le temple de la drague. Jérémy, lui, m’a dit que sous l’eau, près de la pyramide, il y avait un énorme silure. Ça me fait aussi penser à ce moment du film où le professeur d’anglais raconte ses vacances en Croatie, qu’il parle des baies magnifiques et qu’on voit la pyramide en arrière-plan. C’est comme si ça nous emmenait très loin de la région.

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Dans L’Île au trésor, comme dans la première partie de Contes de juillet, le parc représente l’échappée, à la fois terrain d’aventures, microsociété, et espace clos. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce lieu ?
Ce que j’aime dans cette île de loisirs, c’est le mélange entre nature et artifice. Il y a quelque chose de l’ordre de l’impur. J’aurais beaucoup de mal à filmer un paysage très beau, un paysage provincial par exemple. C’est une île au milieu d’une zone très urbanisée, avec des frontières, des limites, avec un coin central, payant, et des coins plus périphériques, voire des endroits cachés à explorer. Le fait qu’au tout début du film ce soient des gamins qui nous y introduisent, ça donne tout de suite un sens au lieu. Et ce qu’il y a de beau, c’est quand les gens projettent un ailleurs. Là aussi, c’est assez enfantin. C’est comme se dire : « Imagine que, là, on est dans la jungle ! » Par ailleurs, les exilés, ceux qui sont coupés de leurs racines, sont aussi dans une forme de projection. C’est plus troublant encore quand l’espace prend à l’image une dimension insoupçonnée. Il y a dans L’Île au trésor une séquence où un veilleur de nuit guinéen raconte les persécutions qu’il a subies. Plus on entre dans son récit, plus j’ai l’impression que le paysage se transforme. On est à la fois sur cette plage de Cergy et quelque part en Afrique. En fait, ce lieu raconte tout un tas d’autres lieux, réels 
ou imaginaires.

Est-ce qu’on peut rapprocher votre démarche documentaire de celle de Claire Simon pour Le Bois dont les rêves sont faits (2016), tourné au bois de Vincennes ?
Tout à fait. Quand le film est sorti, je suis allé le voir tout de suite parce que ça me faisait penser à L’Île au trésor, que je préparais depuis cinq ou six ans. Les deux films explorent des territoires à la lisière de la ville, des endroits qui permettent d’échapper quelques heures à la violence des rapports sociaux. Après, celui de Claire Simon est plus sérieux. À la limite, je dirais que mon film se rapproche plus de Ce cher mois d’août (2008) de Miguel Gomes [le réalisateur met en scène, dans une ambiance effervescente, l’été d’un village portugais montagneux, ndlr], il a ce désir premier de filmer cette sensation de l’été, des vacances. Plus encore des Hommes le dimanche (1930) de Robert Siodmak et Edgar George Ulmer, un documentaire allemand muet sur un dimanche au bord d’un lac en périphérie de Berlin – la ville se vide, il y a cette ambiance populaire, un côté « congés payés ». Je pensais aussi beaucoup à Zéro de conduite (1933) de Jean Vigo [qui suit de jeunes pensionnaires d’un internat qui fomentent une rébellion après que l’un d’entre eux a été injustement puni, ndlr], son esprit transgressif généralisé, ce jeu permanent avec la règle.

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En parlant de règle, ce qui semble notamment vous intéresser dans le motif du parc, c’est son aspect fermé, ses barrières, ses contrôles, ses grillages. Pourquoi ?
Parce que c’est un lieu qui est protégé du monde, plus doux, plus accueillant que la ville autour, mais qu’en même temps il se transforme au même rythme que notre société. En préparant le film, j’avais trouvé des images d’archives qui remontent à la création de l’île de loisirs dans les années 1970. Il y a un côté plus libre, plus anarchique. Ça m’a fait bizarre de penser au dispositif de sécurité actuel, qui renvoie presque à l’univers carcéral, avec toutes ces caméras de surveillance qui ne cessent de s’implanter. Et quand, en période de repérage, j’ai vu pour la première fois des gamins escalader la grille – fort heureusement de manière légère et ludique –, il y avait un écho avec les images de migrants qui essaient d’entrer en Europe ou en France.

L’attentat de Nice dans la seconde partie de Contes de juillet, l’exil d’une famille afghane ou le récit du veilleur de nuit dans L’Île au trésor… Sans en avoir l’air, vos films sont en prise avec le monde contemporain.
J’ai toujours cette angoisse de faire des films trop légers, trop anecdotiques. Je me demande si c’est légitime aujourd’hui de faire des films sur le sentiment amoureux alors qu’il y a tant d’autres sujets importants… Donc j’ai l’obsession de trouver ce point de rencontre entre nous tous, quel que soit notre milieu ou notre culture d’origine. La nouvelle de l’attentat, par exemple, on l’a reçue alors qu’on était dans le jeu de fabrication d’un film. La réalité perce la bulle fictionnelle. Il y a quelque chose du monde qui vient heurter de plein fouet le film en train de se faire.

Le titre Contes de juillet évoque Conte d’été d’Éric Rohmer, qui avait d’ailleurs tourné en partie L’Ami de mon amie sur la base de loisirs de Cergy. Comment son cinéma résonne-t-il avec le vôtre ?
Quand j’ai vu L’Ami de mon amie pour la première fois, j’ai été touché de reconnaître le lieu sans y être préparé. C’est à travers ce film que mes propres souvenirs d’enfance se sont réveillés. Mais, à la différence d’Éric Rohmer, qui filmait des personnages issus de la moyenne bourgeoisie, je voulais capter la dimension populaire du lieu et faire en sorte que la banlieue telle qu’on la voit d’habitude reste dans le hors-champ du film. Les habitants de Cergy, qui pour certains ont peu d’occasions de partir en vacances, sont dans un contexte de temps libre, ils se libèrent de leurs étiquettes sociales. Il y a dans le film la volonté de casser les clichés, mais surtout celle de créer une forme d’égalité.

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Dans Contes de juillet, vous jouez beaucoup avec les retournements de situation : un personnage harcelé devient plus trouble que ce qu’on imaginait ; le plus fort peut être fragilisé et les plus discrets peuvent gagner en épaisseur…
Je suis un peu le principe des Contes moraux de Rohmer, où les cartes sont toujours rebattues. En un sens, et sachant qu’il s’est beaucoup inspiré de Marivaux, il y a une connexion avec le théâtre. Mais contrairement à l’art théâtral, qui fige le spectacle, le cinéma permet de faire bouger les rapports, les situations. On a vécu avec les acteurs une expérience purement cinématographique [le réalisateur a écrit avec des élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, rencontrés dans 
le cadre d’un atelier, ndlr] : comme on écrivait au jour le jour, les personnages pouvaient, d’une prise à l’autre, s’affirmer davantage ou s’effacer. J’aime bien faire des plans qui durent longtemps et qui permettent au spectateur d’assister à un moment de bascule.

Dans les scènes de drague, la séduction est tout en obstacles et détours. Qu’est-ce qui vous plaît dans l’idée de mettre en scène ces marivaudages ?
Ce qui me plaît le plus au cinéma, c’est l’articulation entre la légèreté et la gravité. Qu’on se rende compte que ce qui paraissait anecdotique est plus grave que ce qu’on se disait. Quand on commence à prendre les sentiments au sérieux et que quelque chose de plus douloureux – une solitude, un rapport de force inégal – apparaît.

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À une époque comme la nôtre, qui fait de la lutte contre le harcèlement une cause essentielle, comment filmer la drague ?
C’est vrai que les films prennent une résonance particulière après l’affaire Weinstein et la création du mouvement #MeToo. Les deux contes ont été tournés et montés avant que ça n’éclate. Ça m’a un peu surpris, mais pas tout à fait non plus. Je suis assez passionné, justement, par la question des limites entre ce qui est émouvant et ce qui devient intrusif, violent, angoissant. J’explorais déjà ça dans Un monde sans femmes ou dans Tonnerre : mes personnages sont assez ordinaires, mais les rapports sont poussés au seuil du trouble, du malaise, le rire commence à s’enrayer.

Quels sont vos trois films d’été préférés ?
L’As de pique (1964) de Miloš Forman, l’histoire d’un adolescent qui travaille un été en tant que vigile. Il est super nul, et sa maladresse est touchante. C’est tourné quelques années avant le Printemps de Prague, et on sent le poids qu’exercent les adultes sur la jeunesse qui essaie de respirer, de s’émanciper. C’est tout ce que j’aime, ce mélange de comédie, de burlesque, avec une gravité politique qui passe de manière fluide. Adventureland (2009) de Greg Mottola. Là encore c’est l’histoire d’un jeune qui travaille et doit renoncer à l’idée de partir en vacances avec un copain. Il débarque dans un parc d’attractions foutraque et il y passe l’été le plus mémorable de sa vie. En dernier, je vais citer à nouveau Ce cher mois d’août de Miguel Gomes, parce que c’est un des films qui m’a le plus reconnecté avec un tas de souvenirs par ses scènes de baignade, ses chansons populaires… C’est la sensualité, le côté romanesque de l’été. Ça donne un grand appétit de vivre.


« L’Île au trésor »
de Guillaume Brac
Les Films du Losange (1 h 37)
Sortie le 4 juillet

« Contes de juillet »
de Guillaume Brac
Les Films du Losange (1 h 10)
Sortie le 25 juillet