Révélée comme actrice par les films de son compagnon, Noah Baumbach, qu’elle a coécrits (Frances Ha, 2013 ; Mistress America, 2015), Greta Gerwig réalise son premier film en solo, Lady Bird. La parfaite Saoirse Ronan y campe une ado excédée par sa mère, qui ronge son frein dans un lycée catho de Sacramento. Avec l’air doucement perché qu’elle affiche parfois pour ses rôles, Gerwig nous a expliqué comment elle a désamorcé les pièges du teen movie.


Lady Bird s’ouvre sur une citation de l’écrivaine Joan Didion. Pourquoi ?
Elle vient de Sacramento, comme moi. Avant de la lire, je ne me rendais pas compte qu’il y avait matière à écrire sur ce coin-là de la Californie. Cette immense auteure pleine d’éloquence m’a permis de redécouvrir mon monde. Comme j’avais moi aussi des aspirations artistiques, c’était très important qu’elle vienne du même endroit que moi.

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Le récit se déroule en 2002, et vous avez également étudié dans un lycée catholique à Sacramento. Vous êtes-vous inspirée de votre propre adolescence ?
En partie seulement. C’est un peu après que je sois moi-même allée au lycée. Je voulais parler de ce qui se passe aujourd’hui, sans ancrer l’histoire tout à fait de nos jours. En fait, je ne saurais pas comment mettre en scène un film sur des ados de maintenant sans filmer un tas de smartphones. Les jeunes sont tellement connectés… C’est dingue comme plein de structures sociales se sont déplacées sur Facebook, Snapchat ou Instagram. Mais je voulais surtout évoquer un moment de bascule des États-Unis dont nous vivons les répercussions aujourd’hui. En 2002, on était en guerre en Afghanistan, le conflit en Irak était sur le point de commencer, l’érosion de la classe moyenne s’accélérait, on était à l’orée de ce bouleversement technologique qu’est Internet mais ce n’était pas encore exactement là. On sentait qu’on était dans un moment charnière, même si c’est toujours difficile à identifier quand on est en train de le vivre.

Comment étiez-vous, ado ?
J’étais un peu l’opposé de Lady Bird. Je suivais les règles, je voulais réussir et plaire aux gens. Je ne me suis jamais inventé de pseudo, je n’ai jamais coloré mes cheveux en rouge. J’ai adoré le lycée, je n’étais pas en colère. Mais j’ai pensé beaucoup de choses sans les exprimer ou les faire. Quelque part, j’ai réparé ces frustrations en écrivant le personnage de Lady Bird.

Quels genres de films aimiez-vous à l’époque ?
J’adorais les grosses productions hollywoodiennes ! Vers 13 ou 14 ans, j’étais folle de Titanic. En fait, je n’avais pas trop conscience que les films étaient fabriqués par des gens. À Sacramento, il n’y avait pas de cinéma d’art et essai. J’allais parfois à la bibliothèque pour emprunter des DVD, mais il n’y avait pas de culture autour du cinéma, je ne connaissais personne qui regardait des films d’Ingmar Bergman. J’avais un goût plus prononcé pour le théâtre, je lisais beaucoup de pièces. Ce n’est qu’à la fac que j’ai commencé à tomber amoureuse du cinéma, parce que j’étudiais à New York et que la ville regorgeait de salles qui projetaient des classiques et des films indés.

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Les morceaux qui traversent la B.O., d’Alanis Morissette à Justin Timberlake, c’est ce que vous écoutiez à l’époque ?
Oui ! Certains titres sont sortis dans les années 1990, mais on écoutait la musique à la radio, ces hits rythmaient encore la vie des ados de Sacramento en 2002. Dans le film, je ne voulais pas donner aux jeunes ma version « adulte » de la musique, mais rester dans l’esprit de l’époque. J’ai juxtaposé ça avec une musique originale très romantique, presque démodée, écrite par Jon Brion [qui a composé pour Paul Thomas Anderson ou Michel Gondry, ndlr]. Ça crée un décalage, le monde du personnage contraste avec le monde du film.

Vous êtes-vous inspirée de teen movies ?
Pas vraiment, car la plupart parlent d’une bande de filles focalisées sur le même mec. Je me suis plutôt inspirée de films sur la mémoire, comme Amarcord de Federico Fellini ou Les Quatre Cents Coups de François Truffaut, dans lesquels il s’agit de retrouver qui l’on était dans l’enfance. Dans le genre, j’ai récemment adoré Boyhood de Richard Linklater, mais je me suis fait la réflexion qu’il n’y avait sans doute pas d’équivalent du point de vue féminin. Tous ces films se concentrent sur des jeunes hommes qui veulent se cerner eux-mêmes plutôt que de chercher à savoir s’ils sont dignes d’être aimés. C’est ce que j’ai cherché, cette fois par le biais d’une fille, dans Lady Bird.

Les rapports conflictuels entre l’héroïne et sa mère – qui a aussi fort caractère – sont au centre du récit. Pourquoi avoir autant développé cette relation mère-fille ?
Le premier titre auquel j’ai pensé pour le film était Mères et Filles. C’est une relation très riche, je trouve qu’on ne lui donne pas la place qu’elle mérite au cinéma. Dans les films américains, les mères sont montrées soit comme des anges, soit comme des démons. La maternité me semble plus complexe que ça… Dans Lady Bird, l’héroïne et sa mère s’aiment profondément, mais elles font chacune des erreurs. Ça me semble plus juste.

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Lady Bird découvre tout juste la sexualité mais semble déjà à l’aise : elle en parle facilement, drague les garçons…

Dans la plupart des films, les personnages féminins attendent que quelqu’un les remarque. Et quand on est une femme, on nous dit souvent que nos désirs sexuels, et même nos désirs au sens large, sont mauvais, qu’ils doivent être contrôlés. Je voulais que Lady Bird ne soit pas l’objet des regards mais la personne qui regarde ; qu’elle ait du désir sexuel, et que cela ne soit pas déclenché par le fait que quelqu’un la désire. Ça me semble… discrètement révolutionnaire.

Comment avez-vous pensé le look, le ton chaleureux et pop du film ?
Je ne voulais pas que la manière de filmer soit trop prégnante, mais qu’elle soit installée, très soignée. Je n’ai rien laissé au hasard, j’ai essayé de construire chaque plan comme une peinture. Avec mon chef op, Sam Levy [qui a également travaillé sur Frances Ha et Mistress America, ndlr], on voulait que l’image soit lumineuse et pulpeuse. Sacramento est une jolie ville, mais c’est un endroit modeste : je ne voulais pas le montrer de manière tape-à-l’œil. L’idée était de ne pas faire dans l’ornemental, mais que ça soit franc

Êtes-vous nostalgique de cette période de votre vie ?
Je ne dirais pas que je suis nostalgique… Mais j’ai toujours été très consciente du temps qui passe, le fait qu’il bouge au moment même où il se produit. C’est un effet très bizarre, et dans le film je voulais qu’on sente le temps filer, convier le sentiment qu’on ne peut rien faire pour le retenir. J’ai parfois créé des ellipses assez soudaines, comme quand Lady Bird se retrouve tout à coup à Noël. Je pense que c’est cette idée du temps qui file qui me donne envie d’écrire. Ça permet de fixer un peu les choses.


Lady Bird
de Greta Gerwig
Universal Pictures (1 h 33)
Sortie le 28 février